dimanche 16 octobre 2016

Parole militaire, droit de réserve ou devoir de parler ?



Les généraux Soubelet, Piquemal ou Desportes ont payé leur courage de parler. C’est une crise qui révèle la perte de légitimité de l'État et sa déconnexion du réel alors que le pouvoir politique déclare la France en guerre. Les généraux peuvent aussi être des lanceurs d’alerte. Lorsqu’ils parlent, ils le font en sachant ce qu’ils encourent. Le pouvoir politique ne devrait pas les museler en particulier dans une telle période mais argumenter auprès du public sur le bien-fondé ou non de ses décisions politiques. Le peuple sait bien qu’en matière de sécurité la dernière décision revient au Chef de l’Etat. Est-ce faire son devoir en conscience que de se contenter d’esquiver, d’éluder, de mentir pour rester dans le rang. Est-ce faire son devoir en conscience que de serrer les rangs même, autour de l'irresponsabilité du politique qui supporte mal de voir démasquer ses renoncements et la triple crise de l'autorité, de la responsabilité et de la souveraineté qui s'installe en France et en Europe.

Le déficit d'autorité se mue en autoritarisme éruptif quand on veut faire taire, es qualités, un officier général qui révèle le pot aux roses devant la représentation nationale. On l'accuse de transgresser son « devoir de réserve ». On veut que toutes les structures de pouvoir ou d'action en surplomb du peuple se liguent pour l'entretenir dans une douce torpeur. Notre pays se meurt et nos élites administratives et politiques veulent rester dans l'éther confortable du déni de réalité et se congratuler sans vergogne. Asinus asinum fricat. Et nos forces armées, par essence et vocation au-dessus de l'esprit partisan, devraient suivre cette pente délétère pour éviter les foudres d'un politique déconsidéré ? 

Faire son devoir, au risque d'être tancé ou « limogé », ou bien se taire : voilà donc le dilemme auquel sont de plus en plus confrontés ceux qui, par leurs fonctions ou leur place dans l'appareil administratif ou sécuritaire, connaissent la gravité de la situation et ne s'y résolvent pas. Ceux, de tous bords politiques, qui prennent la mesure de la haine, du communautarisme triomphant, de la violence sociale, comme d'ailleurs de la gabegie administrative ou de l'incurie financière, qui s'abattent sur un corps national abîmé et sciemment divisé. Ces « lanceurs d'alerte » internes, ces « derniers des Mohicans » doivent-ils garder le silence au nom de « la grande muette » et de leur subordination organique au pouvoir politique ? J’ai déjà dit que les français devraient prêter plus d’attention aux lanceurs d’alerte qu’aux politiques qui enfument, mentent au peuple et bafouent la démocratie en permanence. Le peuple doit rester ignorant, il est plus manipulable, la vérité du monde et de ses menaces ne doit pas être révélée. Le pouvoir politique s’est arrogé le droit de jouer des menaces en les grossissant ou en les masquant à sa guise en oubliant que le bon sens du peuple s’allie désormais à des capacités de comprendre plus répandues en son sein qu’autrefois. 

Une telle automutilation de la parole militaire, sans doute appropriée après le putsch d'Alger, est devenue anachronique. Il est grand temps de redéfinir clairement la place des militaires dans notre société démocratique et dans le débat public. L'officier, le soldat, est aussi un citoyen. Sa parole n'est ni suspecte ni malsaine. Elle est utile et précieuse. Il peut se tromper, certes, sur ses diagnostics, mais son sens du service public, son intégrité morale, sa profonde humanité, son discernement et son pragmatisme en font un observateur-acteur unique des dérives ou failles de notre société. Les généraux Soubelet, Piquemal, Desportes, le colonel Goya et quelques autres, en des circonstances diverses, ont payé leur courage, celui d'oser appeler un chat un chat. Ils parlent en conscience, forts de l'autorité morale, de la compétence professionnelle et de l'expérience opérationnelle attachées à leurs vies dédiées au service de la France. Ils interpellent le politique sur le sens de son mandat, la cohérence de ses décisions, l'hypocrisie ou l'inconséquence de certaines d'entre elles. Le pouvoir politique n’est pas aux ordres du pouvoir militaire mais il a le devoir d’en tenir le plus grand compte quand celui-ci ne s’oppose pas aux représentants de l’État mais se comporte en lanceur d’alertes si la gravité d’une situation l’exige à ses yeux. Je laisse la plume au Général de Gendarmerie(2S) à la retraite Jean-Louis Drevon : 

« Faire son devoir ou bien se taire. Devoir de réserve, devoir de vérité. 

Le 26 Juillet 2016, au matin, en s'attaquant à une église, lieu inviolable et sacré pour les catholiques mais également pour tous les Français car c'est un havre de paix et de méditation, puis en égorgeant un prêtre de 84 ans qui célébrait la messe, les tueurs de Daech, après le massacre perpétré à Nice, ont franchi un nouveau degré dans la barbarie. Mais ils ont aussi démontré combien la sécurité des Français présentait de fragilité puisque l'un des auteurs de ce crime abject, libéré en mars dernier malgré l'opposition du parquet antiterroriste, était porteur d'un bracelet électronique censé permettre sa surveillance à distance. 

Cette évolution, annoncée par les réseaux contrôlés par le Califa, était prévisible. Dès la fin du siècle dernier, après les attentats de Paris de 1995, nombre d'écrits ont tenté d'alerter les responsables politiques et la population sur la réalité de la menace islamiste et sur les mesures à prendre . Or, lorsque ces mises en garde émanaient de militaires ou de hauts fonctionnaires, on s' empressait de les faire taire en invoquant le fameux devoir de réserve au lieu de leur reconnaître un devoir de vérité pour ménager des susceptibilités. Un beau et vaste sujet de concours que ce rapport entre deux obligations ! La polémique soulevée par l'audition du général Soubelet devant la représentation nationale, suivie de la parution de son livre polémique au demeurant fort limitée à l'Institution, au monde politique et aux médias mais hélas sans écho réel dans la population, pose de nouveau la question du devoir de réserve auquel sont notamment astreints les militaires. En ce début du XXI° siècl , dans notre monde de plus en plus connecté, où chacun peut être tracé ou localisé, où les réseaux sociaux ont un énorme et dangereux pouvoir de mobilisation et de désinformation, où l'on envisage de protéger les « lanceurs d'alerte » qui révèlent au grand jour les pires turpitudes, un responsable au fait des réalités concrètes devrait-il être contraint au silence ou à la complaisance alors que la situation a atteint un niveau de gravité qui met en péril la paix intérieure du pays ?

Car la sécurité du pays est bien en cause comme le montrent les dramatiques actions terroristes qui se multiplient depuis 2015. Nombre d'élus de droite comme de gauche le reconnaissent aujourd'hui après des décennies de laxisme et d'achat de la paix sociale au prix de renoncements et d'amputations des institutions chargées des principales missions régaliennes de l’État. 

Il paraît que nous sommes en guerre . Drôle de guerre que celle qui consiste à vivre comme s'il ne se passait rien sur notre territoire. Drôle de guerre qui ne se limiterait qu'aux bombardements et à l'engagement des Forces spéciales au Moyen-Orient ou en Libye mais que l'ennemi ne pourrait pas porter à l'intérieur de nos frontières ! Au nom des libertés on laisse s'exprimer dans certaines mosquées des imams wahhabites qui sont les premiers sergents recruteurs de Daesh. C'est, semble-t-il le cas de l'imam de Saint-Étienne-du-Rouvray. Drôle de guerre durant laquelle le magistrat n'utilise pas à fond l'arsenal juridique dont il dispose .On persiste à tolérer les manifestations de rue, à maintenir les grands  rassemblements qui constituent autant de cibles idéales pour des illuminés endoctrinés et qui entraînent un suremploi et un épuisement des forces .Il aura fallu l'horrible massacre de Nice pour que des maires suppriment les feux d'artifices. Dès que l'impensable -mais prévisible- se produit, chacun se rejette la responsabilité alors que tous en portent. De même le 14 juillet on proclame la fin de l' état d'urgence et le lendemain, après la catastrophe, on le rétablit pour six mois avec un renforcement de mesures qui auraient dû être prises dès l'origine. Est-ce cela faire la guerre ?

La population française a-t-elle le sentiment que la Nation est en guerre ? Non, la société civile se demande ce qu'elle doit faire et comment elle doit se comporter. Elle est tétanisée parce que l'on ne veut pas dire d'où vient le mal de peur de stigmatiser une communauté, alors qu'il faudrait pointer et éradiquer la radicalisation islamiste. La faiblesse dont on a fait preuve jusqu'ici à l'égard des djihadistes et de leurs maîtres à penser risque de conduire à des affrontements entre communautés. 

En terme de décisions prises sous le coup de l'émotion, ce ne sont que polémiques et déclarations martiales à chaud. En fait, on court en permanence par la surenchère derrière l'événement en laissant l'initiative à cet adversaire que l'on a peine à qualifier d'ennemi puisqu'il a souvent la nationalité française. Ce n'est pas ainsi que l'on gagne une guerre ! Dans le domaine du renseignement et malgré les restructurations successives du dispositif chargé de cette mission fondamentale, dispositif dans lequel la gendarmerie n'a pas encore trouvé toute sa place malgré les efforts du Directeur général pour valoriser cette fonction, la France est incapable, pour d'obscures rivalités, de placer sous l'autorité d'un unique Directeur National du Renseignement directement rattaché au Premier ministre à l'image de celui créé en 2004 aux Etats-Unis, l'ensemble des services ( agences aux E.U ) dont la prestigieuse N.S.A contribuant à cette mission. Les gouvernements ont amputé les moyens de renseignements humains dont le rôle est pourtant fondamental dans les quartiers sensibles.

Pourtant, dès les années 1990 plusieurs propositions allaient dans ce sens. Il est vrai qu'au nom du sacré « Devoir de réserve » elles se perdaient dans des cercles confidentiels ou les haussements d'épaule. De l'aveu même du Garde des Sceaux. La justice est sinistrée et débordée. C'est donc bien que la délinquance ne baisse pas et que les contentieux sont de plus en plus lourds. Si tel est le cas il est évident que le poids des charges des services -Police, Douanes et Gendarmerie- qui œuvrent en amont et alimentent les tribunaux se trouve de facto alourdi alors que dans le même temps ils ont perdu des effectifs que l'on commence seulement à reconstituer. Dans les circonstances que nous traversons c'est d'une véritable justice antiterroriste, appliquant sans faiblesse les lois existantes, dont nous avons besoin et qui ne remette pas en liberté, même avec un bracelet, un individu dont la volonté de tuer était démontrée. 

Le général Soubelet n'a rien dit d'autre devant la commission parlementaire et dans son livre. Devait il se taire alors que, responsable des opérations, et de l'emploi, il avait un devoir de vérité dont on constate aujourd'hui la pertinence, pour informer complétement la représentation nationale ? Devait il adopter la confortable politique de l'autruche, celle qui tout au long du XX° siècle nous a conduit aux catastrophes de deux conflits mondiaux et d'une décolonisation conduite de façon désastreuse alors que des voix -certaines illustres- tiraient en vain le signal d'alarme ? Devait-il laisser croire à une opinion publique sensibilisée par les attentats que pas un bouton de guêtre ne nous manquait pour assurer sa sécurité ?

En France on a trop pris l'habitude d'élaborer des Livres Blancs dans lesquels on a taillé une menace à l'aune des moyens que l'on daignait consentir pour s'en prémunir alors qu'il aurait fallu faire le contraire en partant des menaces telles que nous les connaissons objectivement pour bâtir un outil de défense et de sécurité performant. Devant la cruauté des faits il a bien fallu se rendre à l'évidence et remonter en puissance en conservant des régiments qui devaient être dissous, en reconstituant trois escadrons de gendarmerie mobile ou en envisageant de faire un plus large appel aux réservistes que pompeusement on assimile à une « garde nationale ». 

Concentrés sur la menace principale actuelle que représente le Califat, nous n'attachons que peu d'attention aux visées expansionnistes du président Poutine qui devraient inciter l'Europe à se doter d'une défense cohérente digne de ce nom car, là aussi, nous ne sommes pas à l'abri d'une tragédie. A l'autre bout du monde le conflit larvé sino-vietnamien pour le contrôle des iles Paracells, conflit que l'on étudiait déjà à l’École Supérieure de Guerre dans les années 80 en raison de son impact majeur sur le trafic maritime international, pourrait également nous concerner. les Australiens l'ont bien compris avec la commande de douze sous-marins. La défense a un prix que le citoyen n'acceptera de payer que si on lui dit clairement toute la vérité.

L'obligation de réserve doit être réexaminée à la lumière des données modernes de l'information, de la réalité de la situation, de la vitesse à laquelle les événements se succèdent parfois de façon dramatique. Ceux qui sont soumis à cette obligation ne doivent plus être considérés comme des sous-citoyens n'ayant que le droit d'exécuter et de se taire sous peine de sanctions, alors que l'on exige d'eux ainsi que des administrations et des forces qu'ils commandent ou représentent plus de résultats. Bien au contraire on devrait se féliciter de les voir parler net pour éclairer les décideurs et obtenir l'adhésion de la population. 

Au XXI° siècle, le besoin de vérité face aux réalités doit réduire le champ d'application du devoir de réserve aux stricts domaines qui relèvent du secret. On peut même affirmer que devant le déferlement médiatique plus ou moins orienté et le flot de nouvelles douteuses qui envahit le Net, c'est désormais une obligation pour ceux qui ont en charge la sécurité des Français de leur expliquer la situation réelle sous peine de continuer à être surpris par de nouveaux réveils douloureux. » 

Mis à part le couplet sur la Russie et la Chine, je ne peux qu’approuver ce Général. Ce couplet est celui dont j’ai été abreuvé pendant la guerre froide à l’École de guerre, cela a laissé des traces dans la génération de ce Général. Dans un pays en proie à des menaces, dont celle d’une guerre intérieure et extérieure, le peuple doit être informé par tous les acteurs, penseurs qui détiennent une part de la vérité pour se déterminer en pleine connaissance de cause. C’est la base de la démocratie, un peuple désinformé ne peut plus l’exercer ou alors à son détriment. 

Quand on veut étouffer le son des sirènes d’alerte

Il n’y a pas grand monde à rentrer aux abris 

Mais beaucoup de cercueils à pleurer ! 

Claude Trouvé 
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon