samedi 24 octobre 2015

Syrie : le signe du déclin américain



Si l’on oublie le but recherché par la stratégie américaine au Moyen-Orient, on ne peut pas comprendre les actions américaines actuelles. Le but est la création d’un Grand Moyen-Orient sous dominance américaine. Par contre les actions deviennent de plus en plus erratiques et incompréhensibles au fur et à mesure que leur efficacité est battue en brèche par l’arrivée officielle de la Russie en Syrie. Autant la stratégie russe paraît claire même si on ne l’approuve pas, autant celle des USA est d’une incohérence que seule la puissance de ce pays pouvait amener à des résultats concrets. La création de l’EI et son expansion contrôlée par les USA avait permis de s’opposer aussi bien à Bachar el Assad, qu’à resserrer les liens avec l’Arabie Saoudite et à contenter Israël dans son opposition au Hezbollah et à Bachar. 

Tout ceci était bâti sur un double jeu avec la complicité de ses satellites et de la Turquie, laquelle poursuivait un double but contre les kurdes d’abord et Bachar ensuite. Officiellement on combattait Daesh au nom de la guerre contre le terrorisme, légitime défense selon Hollande, et en sous-main on permettait à l’EI de survivre tant qu’il gagnait du terrain sur l’armée légale syrienne. De façon à créer des garde-fous on soutenait Al-Nosra, filiale d’Al Qaida que l’on avait déjà utilisé en Afghanistan. Le positionnement de ces forces en Syrie permettait de justifier des raids aériens en territoire syrien et d’y entraîner ses alliés, ce que nous avons fini par faire. Le soutien aux rebelles syriens, ceux de l’origine du soulèvement largement incité par ailleurs et officiellement reçus par la France comme vrais représentants de ce pays (n’oublions pas la reconnaissance par la France de la Coalition nationale syrienne (CNS) comme seule représentante du peuple syrien !), servait d’alibi. Néanmoins la situation devenait difficilement contrôlable sans une présence américaine plus sûre.

A la mi-juillet, au moins 54 rebelles armés et équipés par Washington sont entrés en Syrie. Ils sont le premier groupe d’insurgés, se faisant appeler la Division 30 et censés lutter contre le groupe djihadiste Etat islamique (EI) en Syrie. L’imbroglio est devenu tel que la branche d’Al-Qaïda en Syrie a encore enlevé au moins cinq rebelles entraînés et équipés par les États-Unis dans le nord-ouest du pays. Les déclarations officielles toutes plus contradictoires les unes que les autres se succèdent. La dernière c’est : « Nous devons agir pour défendre le groupe Nouvelle Syrie, que nous avons entraîné et équipé », a assuré le porte-parole américain. Dans le même temps, les États-Unis ont mené leur première frappe aérienne pour « défendre » un groupe rebelle en Syrie, a confirmé le Pentagone lundi. Un haut responsable gouvernemental avait annoncé que les États-Unis avaient bombardé des positions du groupe djihadiste Al-Nosra, en réponse à une attaque menée contre les rebelles entraînés par les Etats-Unis. Un peu plus tôt, le porte-parole de la Maison Blanche Josh Earnest avait indiqué que la Syrie « ne doit pas interférer » avec les actions des forces formées par les Américains pour combattre le groupe Etat islamique. A défaut de quoi, « des mesures supplémentaires » pourraient être prises pour les protéger, a-t-il ajouté laissant planer la menace de frappes aériennes contre l’armée arabe syrienne. On est en droit de se demander ce que veulent les États-Unis. 

Washington signe ainsi le renforcement de son engagement dans la guerre civile qui déchire le pays depuis plus de quatre ans. En formant des gens sous prétexte de combattre l’EI, les USA joue un double-jeu dangereux et apparemment incompréhensible. De toute évidence les USA et leurs satellites se sentent démasqués. Autant avouer la formation de rebelles plutôt que le soutien à Daesh que l’on est censé combattre. Il reste néanmoins un fil directeur dans cette politique désordonnée, c’est la présence américaine en Syrie et le face-à-face avec la Russie désormais. Il devient impossible de pénétrer les espaces aériens contrôlés par les russes au moyen de leur nouvelle avancée dans la guerre électronique. Au fur et à mesure de la reconquête de son territoire par Bachar el Assad l’espace possible va se réduire. Implanter des rebelles sous bannière américaine, au sein de ce qui reste des rebelles syriens, est un tracé de ligne rouge contre Poutine. C’est planter le drapeau qui matérialise le moment de choisir entre la guerre frontale et le commencement des tractations diplomatiques.

On voit combien il est important pour les russes que leur opération militaire soit rapide et victorieuse. On comprend que la diplomatie russe s’active pour se trouver des alliés et leur montrer que le bon parti c’est le leur. La Jordanie vient d’y succomber et le gouvernement chiite d’Irak ose aussi suivre au nez des USA. La Russie ne s’arrêtera pas au territoire syrien et elle doit éradiquer l’EI en Irak sous peine de mettre en danger sa propre sécurité. Ceci coïncide avec la solidification de l’axe chiite Iran-Syrie auquel peut s’adjoindre l’Irak avec le laisser-faire de l’Arabie Saoudite soucieux de préserver son leadership religieux au prix d’un abandon des sunnites irakiens. On voit mal comment les USA pourraient s’opposer à ce plan sauf de trouver une occasion de justifier une guerre frontale soit en Syrie soit en légitime défense d’Israël. Mais ce dernier peut profiter de l’occasion pour renégocier avec la Syrie et bénéficier d’un calme à ses frontières alors que les rebelles palestiniens se font de nouveau entendre et ne seront pas soutenus par la Russie. Il lui faudra pourtant arrêter de soutenir l'EI comme l'a concédé le général israélien fait prisonnier par l'Irak.

Il faut ajouter que l’opération militaire russe en Syrie a montré aux yeux du monde que la Russie n’a plus peur de l’OTAN américaine ni militairement, ni économiquement (les sanctions ne la font pas plier), ni monétairement (le yuan prend une place de plus en plus importante par rapport au dollar). C’est sans doute le fait le plus important car ses conséquences sont innombrables sur le plan psychologique des gouvernants du monde. Il y aura un avant et un après beaucoup plus profond qu’après le 11 septembre 2001. Les USA viennent de projeter aux yeux du monde que leur déclin est bien enclenché et que l’hégémonie américaine peut être contestée. Le retrait du porte-avions Roosevelt du golfe persique est le symbole de son recul. Il est déplorable de constater l’embrigadement des médias français pour cacher volontairement ou non ce fait décisif dans l’histoire du monde. L’Europe croît encore que son avenir se situe outre-Atlantique, alors que la géographie nous enseigne que notre continent est eurasiatique et que l’Afrique y est accolée de plus en plus avec le mouvement des plaques tectoniques. L’Europe s’accroche au dollar mais l’économie du XXIème siècle se passe désormais en Asie jusqu’à ses confins. Puissent enfin nos dirigeants serviles le comprendre au lieu de vendre leur âme aux monarchies du golfe que le prix du baril va bientôt tuer. 

Le double-jeu américain s’est nourri du mensonge. 

On le croyait ou on faisait semblant de le croire

Tant que ce pays faisait peur à tous 

Ce n’est désormais plus le cas

Sauf pour les vendus ! 

Claude Trouvé
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon