jeudi 25 juin 2015

Le monde sera multipolaire ou ne sera qu’un énorme bagne



L’ingérence est devenue le comportement normal des puissances économico-militaires occidentales. Elles n’ont qu’un chef de file, les USA. Une hiérarchie subalterne des nations leur sert de projection sur une ceinture du monde asiatique et particulièrement sur le couple russo-chinois. Deux nations émergent sur le plan économique et financier. La première est le Royaume-Uni, partenaire historique numéro un en tant qu’ancienne puissance hégémonique mais toujours forte grâce à la puissance financière de la City. La seconde est l’Allemagne, dont la réussite économique prédatrice en fait un interlocuteur incontournable dans la stratégie, de couplage de l’Europe aux Etats-Unis par de là l’Océan Atlantique, et de cohésion de l’Union Européenne. L’Allemagne ouvre largement son territoire aux bases de l’OTAN et aux moyens d’écoute. A ce propos les affaires d’espionnage de la NSA ont révélé que, grâce aux moyens financiers énormes consacrés à cette activité et la puissance des moyens modernes d’écoute, les USA ne cessent d’espionner tous leurs amis mais récoltent l’espionnage de l’Allemagne sur les autres pays dont la France. Tout le monde écoute tout le monde mais il y a des canaux privilégiés de remontée des informations vers les USA. 

La position de la France est particulière et tient à son droit de véto au Conseil de sécurité, à sa force de frappe nucléaire et à son expérience militaire sur les théâtres d’opération d’Afrique et d’Asie. Elle a perdu la représentation de l’Europe continentale au profit de l’Allemagne mais reste un grand pays plus consommateur que producteur concurrent, sauf dans des domaines de pointe, aérospatial, aéronautique, et nucléaire. Ré-incluse dans l’OTAN, la France n’accueille pas encore ses bases sur son territoire. Viennent derrière la France, vassal gardant un droit de parole, les pays qui sont soumis à l’ingérence des bases américaines, pardon de l’OTAN, comme l’Espagne, l’Italie, la Grèce, et plus récemment tous les pays européens entourant la Russie (pays Baltes, Pologne, Roumanie, Bulgarie). On ne doit pas oublier Israël dont l’influence est prépondérante sur les Etats-Unis, dotée de la puissance nucléaire et qui est la grande puissance du Levant. A l’est de l’Asie, le Japon, la Corée du sud et les Philippines entre autres, ouverts à la présence américaine, complètent le dispositif du monde unipolaire devant régler les affaires du globe.

Ce monde occidental, sous la coupe de la puissance économico-militaire des USA et du dollar, nourrit sa spéculation bancaire de liquidités énormes déversées par les banques centrales, la Fed et récemment la BCE. Mais cette addiction assujettit les pays européens à des opérations de maîtrise du monde hégémonique américain. Elle les assujettit à la pratique de l’ingérence dans tout pays présentant des intérêts économiques et (ou) présentant des résistances à la soumission exigée. Le premier sur la liste a été la Yougoslavie dont le dépeçage a été réalisé mais pas la stabilité. C’est ainsi que se déroule la stratégie de la « ceinture verte musulmane » qui court du Moyen-Orient à l’Afghanistan, un glacis en mesure d’enrayer l’expansion des empires eurasiens, russo-soviétique et chinois, et donc de préserver l’hégémonie euro-américaine. Depuis la chute de L’URSS en 1991, l’Amérique avance ses pions afin de prendre le contrôle du monde arabe et du monde musulman, de ses ressources, notamment en gaz et en pétrole, et pousse vers le nord ses avant-postes stratégiques afin d’étrangler les deux Grands de l’Eurasie. 

Depuis le démantèlement de l’URSS, nous sommes entrés dans un monde de malheur et d’injustice avec les interventions armées dans la Yougoslavie, l’Irak, l’Afghanistan, le Soudan, la Somalie, le Liban, la Libye, le Yémen et bien sûr la Syrie… sans oublier l’Ukraine où les armes, les conseillers militaires et les services secrets sont à l’œuvre. Comme le fut l’hégémonie britannique à la fin du 19ème siècle et au début du 2[CT1] 0ème, l’hégémonie américaine demande la maîtrise des mers, de toutes les mers. L’affaire ukrainienne a permis de rentrer dans la Mer Noire et l’agitation de la Chine dans ses îles frontalières avec une puissance maritime croissante justifie la présence américaine au plus proche des frontières de ce pays.

Nous avons vécu une période où les principes du droit international (la souveraineté, la non- ingérence, l’obligation de négocier, le droit à l’autodétermination, le droit des peuples à décider librement de leur régime politique…), mais plus généralement la légalité, les usages et coutumes de la vie diplomatique, le respect des diversités ont été si malmenés au nom de la « communauté internationale » et des Etats qui prétendent l’incarner, qu’il serait fastidieux de dresser la liste des méfaits de l’unipolarisme américain, toujours drapé dans de nobles principes systématiquement bafoués par lui. Quand les principes reconnus ne permettent plus de justifier l’injustifiable, on tentera d’en imposer de nouveaux, en les présentant comme avalisés alors qu’ils ne le sont pas. C’est ainsi que le droit d’ingérence humanitaire vise soi-disant à protéger les populations civiles en détresse. Rebaptisé « responsabilité de protéger », il est le cheval de bataille des professionnels de l’ingérence qui entendent l’utiliser pour remplacer les pouvoirs existants par des régimes plus obéissants. C’est ce qui s’est passé en Libye pour obtenir une autorisation de l’ONU dont on a ensuite allègrement transgressé les limites d’action. 

Depuis cette guerre en Libye, la prise de conscience de la Russie, de la Chine et des pays émergents a changé la donne. Les tentatives de déstabilisation de la Syrie et de l’Ukraine ont trouvé une Russie déterminée à ne pas en être que le spectateur. La Russie et la Chine sont passées d’un climat de méfiance à celui de la coopération. Le rejet de la Russie par l’UE et les USA hors du G8 et les sanctions prises contre elle ont changé les perspectives européennes de développement. Celui de l’Asie, des routes de la soie terrestre et maritime qui sont l’objet des grands projets dans une Asie en pleine évolution de peuplement avec la création d’une banque asiatique concurrente de la Banque mondiale. Les liens ne cessent de se renforcer par ailleurs avec les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) qui étendent sans cesse leurs accords avec d’autres pays comme l’Argentine, le Venezuela… et l’Iran. La coopération militaire russo-chinoise et le renforcement des moyens donnent une nouvelle force de dissuasion à ce monde où le yuan est en train d’émerger contre le dollar.

Le joug de l’unipolarisme américain est en train de glisser à terre. Nous rentrons donc dans une période d’extrême tension dont le malheur d’une guerre totale n’est pas exclu. Mais on ne peut envisager un monde où l’étouffement du bloc Russie-Chine serait réussi. Les USA règneraient sans partage sur le monde et le façonneraient à leur avantage, pillant et neutralisant les dernières nations récalcitrantes. Un monde de bagne et de servage serait le décor des générations futures, corvéables et moutonnières. Même avec les risques des armes de destruction massive, il nous faut saluer la montée d’un monde multipolaire et relire la fable de La Fontaine, « Le loup et le chien ». 

La France, née dans les guerres de duchés et de religions,

La France qui a combattu et chassé ses envahisseurs, 

Doit cesser d’assister une nation hégémonique

Dans l’ingérence et la domination étrangère. 

Son sang a assez coulé pour qu’elle cesse

De faire couler celui des autres ! 

Claude Trouvé
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon