mercredi 24 juin 2015

Grèce : capitulation ou jeu stratégique ? (suite et fin)



La tragédie grecque, référence incontournable de notre littérature, devient également une pièce de théâtre européenne dont les scénarios se succèdent et marquent l’histoire de l’UE. Sophocle était alors présent dans l’âge d’or de la démocratie athénienne. Aujourd’hui la tragédie humaine et la religion de l’argent en font l’essentiel. Mais les trompettes des médias sont plus prompts à photographier la richesse plantureuse des politiques, des technocrates de Bruxelles, des banquiers de Francfort et de Washington, que la misère dans les quartiers d’Athènes où un jeune sur deux est au chômage. Bof un chômeur sur 2 ou 2 sur 3, quelle importance… tant qu’ils n’attaquent pas les banques. C’est ainsi que chaque acteur étranger de cette tragédie se polarise sur son seul jeu propre et son but avoué ou inavoué.

La Grèce d’abord doit faire avaler à son peuple le minimum de sur-austérité, reprendre la main sur la gestion du pays et exclure ou repousser à plus tard le remboursement total ou partiel de la dette. Elle brandit la menace du Grexit sans aller jusqu’au bout de la démarche. Le peuple grec n’est pas encore mûr pour une sortie de l’euro. Sa stratégie est de gagner du temps pour que son opinion publique bascule. En acceptant des mesures d’austérité après un long combat, Tsipras montre son courage à son peuple et les nouvelles mesures d’austérité peuvent servir à influencer l’opinion pour sortir de l’euro. Tsipras affiche son attachement à l’euro mais il se prépare en fait à en sortir lorsque les conditions seront réunies. Ses visites à Moscou sont significatives. Il joue sur sa position géographique aux frontières de l’UE pour faire craindre un rapprochement avec Moscou, déclenchant une peur panique chez les USA et en Europe par suivisme. La partie est serrée et tout se jouera, dans l’opinion grecque, sur son degré d’acceptation de la nouvelle austérité et sur sa confiance en Tsipras. 

Les autres acteurs autour de la table travaillent sur la stratégie de la peur, celle qui consiste à persuader les opinions européennes, grecques et les autres, qu’une sortie de la Grèce est catastrophique pour ce pays qui tomberait dans la misère la plus noire et que son gouvernement est irresponsable. La Grèce doit accepter de revenir aux exigences initiales de la troïka sans sortir de l’euro comme le veut l’Allemagne. Sur les autres pays européens, l’information de l’intangibilité de l’appartenance à l’euro et du risque énorme d’une sortie doit empêcher toute autre velléité portugaise, espagnole, italienne, par exemple. La BCE menace de la suspension de l’aide d’urgence prévue, le FMI de la mise en défaut de paiement de l’échéance du 30 juin. La menace de la faillite des banques grecques est dans l’air, mais tout sera fait pour les sauver.

Derrière ces acteurs de premier rang, la grande géopolitique joue le chef d’orchestre. Les USA, par le FMI et les contacts bilatéraux avec les principaux Etats européens, Royaume-Uni, Allemagne et France, influence la stratégie de prise en main des Etats par Bruxelles. Le défaut grec est une excellente occasion d’avancer dans ce sens. La Grèce ne doit absolument pas sortir du giron de l’UE, elle fait partie du bouclier antirusse. L’Allemagne est l’interlocuteur principal des USA du fait de sa puissance au sein de l’euro et de la menace que représenterait une alliance germano-russe pour l’hégémonie américaine. La BCE étant en cheville avec la Fed, les USA sont omniprésents en arrière-plan des discussions. Ils amènent leurs soldats et leurs armes lourdes aux frontières de l’UE et ont ainsi un poids sur les dirigeants politiques polonais, roumains, bulgares et des pays Baltes. 

En face de la stratégie hégémonique américaine, consistant à phagocyter une UE, dépendante militairement, dans un grand ensemble économique des deux côtés de l’Atlantique, la Russie trouve dans la crise grecque une excellente occasion de proposer ses services. L’accès à la Méditerranée pour la flotte russe de Crimée est dépendant de l’étroit passage des Dardanelles. Pouvoir ancrer des bateaux de guerre dans des ports grecs permet d’envisager avec Tartous en Syrie, une véritable présence militaire de ce pays en Méditerranée. L’économie russe est dépendante de l’écoulement de ses ressources immenses en gaz et pétrole. Le passage par la Turquie et la Grèce ouvre l’Europe du sud et évite le passage par l’Ukraine aux mains des USA. Un premier contrat sur un gazoduc financé par la Russie a déjà été signé. La Russie sera toujours là pour exploiter le premier faux pas dans les tractations en cours.

La Grèce, ce pays petit par la taille mais symbole antique de la démocratie européenne, montre qu’il peut remettre en cause les fondements de l’UE. Souhaitons-lui d’aller jusqu’au bout avec une opinion qui le soutienne pour son courage. Le malheur de la Grèce aujourd’hui est d’avoir souscrit à l’UE et à l’euro par effraction assistée. Elle devrait regarder le chemin parcouru par l’Islande qui sort du marasme économique grâce à un peuple fier et déterminé. L'Islande, l’une des nations les plus touchées par la crise bancaire de 2008, a dépassé le PIB le plus élevé qu’elle avait atteint avant cette crise, sans avoir compromis son modèle social qui prévoit la gratuité des frais de santé et d'éducation, rapporte ZeroHedge. Elle a laissé faire faillite à ses banques aux spéculations hasardeuses, ne préservant que les comptes des ménages résidents et imposé un contrôle des capitaux. De plus, le pays n’est pas intervenu pour empêcher la dévaluation de la couronne islandaise, et il a toléré l’inflation. Celle-ci a provoqué une hausse des prix domestiques, mais elle a aussi eu pour effet de stimuler les exportations. Ah oui, j’oubliais, elle a mis ses banquiers en prison ! Voilà bien une leçon que devrait retenir les européistes convaincus des bienfaits de l’UE et de l’euro et du catastrophisme d’en sortir. Pensez-y, chers amis grecs. 

La Grèce n’est qu’un pion dans la grande géopolitique en cours

Mais comme aux échecs un pion peut aller à Dame, 

Prendre un pion en passant, mettre le Roi…

En échec et pourquoi pas MAT ! 

Claude Trouvé
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon