vendredi 10 avril 2015

L’UE maîtrise la Grèce ou la Grèce s’impose à l’UE ? Et nous ?


De nombreux commentaires de médias et de politiques socialistes ou libéraux ont jeté un regard goguenard sur la rébellion grecque engendrée par la prise de pouvoir de Syriza. Chacun de se gausser des promesses intenables faites au peuple grec, promesses électorales qui devaient s’envoler en fumée et faire rapidement rentrer dans le rang ces gauchistes irresponsables. Avant ce bouleversement politique, l’UE, largement influencée par l’Allemagne, a imposé une politique d’austérité drastique à ce pays en difficulté dont le but essentiel était plutôt le sauvetage des banques que celui de l’économie grecque. La pression sur le peuple est devenue d’autant plus insupportable que celui-ci a compris que la Grèce était tombée aux mains d’une troïka (UE, BCE, FMI) dont le but n’était pas le bonheur du peuple. Le peuple payait durement une perte de souveraineté dans une punition humiliante alors que l’économie grecque n’était pas prête pour l’euro. 

Il est arrivé ce qui arrive quand le peuple se révolte, les politiciens félons, à la solde des banquiers, ont été jeté hors du gouvernement. Le scénario ressemble fort à celui vécu en Islande, pays qui a finalement rejeté l’UE. La différence essentielle est que la Grèce est déjà dans l’UE et que l’Islande était invitée à y entrer. Pour le reste la Grèce est entrée elle-aussi dans une période de rébellion, de reconquête de sa souveraineté. Pourquoi la donne a-t-elle changé ? D’abord parce que la volonté politique d’affirmer la souveraineté de la Grèce existe désormais avec un mandat précisément exprimé par le peuple. Au-delà de la souffrance, l’humiliation est devenue d’autant plus insupportable que les grecs sentent que l’Allemagne, qui les a humiliés durant la deuxième guerre mondiale, est encore à la manœuvre. D’ailleurs la demande de Tsipras de remboursement des dommages de guerre, qui a peu de chance d’être acceptée, est un acte politique fort vers son peuple en pointant expressément l’Allemagne comme les pancartes brandies dans les rues grecques ainsi qu’une mise en cause de l’oppresseur. 

Ensuite la Grèce a compris qu’en affichant une fermeté allant jusqu’à envisager la sortie de l’UE, la peur changeait de camp. La solidité de l’UE était mise en cause au moment où d’autres pays commencent à ruer dans les brancards comme récemment la Hongrie. La sortie de la Grèce aurait indubitablement un effet d’entraînement. L’Allemagne est assez forte économiquement pour résister à une dislocation de l’UE mais son plan d’hégémonie sur l’Europe serait très affaibli. La position grecque est devenue d’autant plus forte que nul ne peut plus ignorer que ce pays, tout en affichant son désir de rester dans l’UE, tourne son regard vers la Russie. La Grèce dit vouloir rester dans l’UE… si les conditions imposées sont supportables. Mais qui est juge du degré de « supportabilité » ? La Grèce bien sûr. 

La Grèce a donc en tête un plan B et elle le fait savoir en prenant contact avec la Russie et la Chine. La rencontre du 9 avril à Moscou de Tsipras avec Poutine en personne, largement médiatisée même si les médias français ont fait le minimum, ne peut être ignorée des dirigeants européens. La conférence de presse montre le degré d’implication auquel la Russie est prête à s’engager et l’affirmation au monde de la souveraineté affichée de la Grèce sur sa politique économique et étrangère. La Grèce est affaiblie mais elle a la volonté de repartir… par le chemin qu’elle choisit. La Russie a des intérêts économiques et géostratégiques évidents. Dans la situation actuelle les deux pays ont toutes les bonnes raisons de se rapprocher d’autant plus que les liens économiques, culturels et spirituels ont toujours existé. 

De toute évidence cette réunion a bâti le schéma d’aide à la Grèce compatible avec l’appartenance actuelle à l’UE. Il s’agit de ne pas précipiter les choses mais on peut facilement deviner que Tsipras a demandé à la Russie de prendre une position claire sur son soutien si la Grèce est mise hors UE. Pour l’instant on va jouer une partie camouflée d’aide avec d’une part le passage du gazoduc Turkich Stream par la Grèce et d’autre part par la participation de la Russie aux appels d’offre lancés sur la privatisation d’infrastructures grecques. Cette participation a déjà été réalisée avec la Chine pour le port du Pirée. Le projet de gazoduc va permettre de verser à l’avance des sommes considérables à la Grèce pour la construction du tronçon grec. Les travaux s’échelonnant dans le temps, la Grèce retrouverait un volant de trésorerie et une activité économique importante.
  
La Russie et la Grèce ont visiblement jeté dans un protocole d’accord les bases d’une union solide sans affronter directement l’UE, qui a signifié sa désapprobation. L’aide va venir, dans un premier temps tout-au-moins, par les accords sur le gazoduc et les rachats d’infrastructures grecques dont vraisemblablement le port de Salonique. Mais l’opposition réaffirmée de Tsipras aux sanctions contre la Russie, a un double effet. Elle met en cause l’UE dans son alignement avec les USA car d’autres pays s’enhardissent à faire chorus et elle permet à la Russie de lever les sanctions sur les exportations agricoles grecques. Cela veut dire un énorme gain géopolitique pour la Russie et un souffle d’air pour l’économie grecque qui exportait beaucoup de produits agricoles vers ce pays.

La partie à jouer pour Tsipras est ardue mais désormais il sait qu’il aura le soutien de la Russie et sûrement celui plus discret de la Chine. Il lui faut gagner du temps pour remettre en marche le pays et disposer des moyens financiers nécessaires pour commencer à donner quelques coups de canif dans l’austérité. L’échéance à régler à la BCE en juillet, après avoir payé hier l’échéance envers le FMI, définit son calendrier. Il faut d’ici là tenir l’opinion publique, qui manifeste dans la rue au bord de l’émeute, et, soit faire plier l’Allemagne pour un radoucissement substantiel des contraintes d’austérité soit être mis hors de l’euro, voire de l’UE, en rejetant le poids de cette décision sur  les européens. L’Allemagne serait désignée comme la première responsable et le peuple grec comprendrait vraiment alors que le rêve européen était un piège. 

Il faut bien comprendre que la Grèce joue une partie difficile mais gagnable qui non seulement remet en cause l’hégémonie allemande et américaine mais qui peut conduire à l’implosion de l’euro sur l’Allemagne ou à la remise en cause du fonctionnement de l’UE. Au-delà il y a une amorce de construction d’une Eurasie, souhaitée par Poutine et conforme à la vision de De Gaulle. Cette Eurasie pourrait aller de Lisbonne à Vladivostok et non plus de Lisbonne à l’Oural. C’est pourquoi nous entrons dans une période de grand danger car la puissance militaire américaine se montre de plus en plus impliquée dans la défense d’une stratégie hégémonique et d’une monnaie de référence alors qu’un monde multipolaire nouveau est en construction. 

La France dans tout cela ne semble pas voir encore compris 

Et veut se montrer comme l’allié numéro un des USA.

Frileuse, couarde, prisonnière d’un passé révolu, 

Elle écrit une histoire de pays féal et perdant ! 

Claude Trouvé 
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon