lundi 18 mai 2015

Des réformes mal emmanchées deviennent nuisibles (2ème partie : la Santé)



La grogne des médecins contre la Loi de santé continue. 90 médecins de Roanne (Loire) et ses alentours se mettent en grève pendant trois jours. A partir de ce lundi 18 mai, trouver un cabinet ouvert dans la zone sera difficile : 95 % des généralistes font partie de ce mouvement. Ils dénoncent « l’indifférence et l’immobilisme du monde politique » face à la situation de la région roannaise. Dans ce bassin de 180.000 habitants, la médecine générale est en crise, expliquent les grévistes dans une lettre aux patients : « Le renouvellement des médecins généralistes en fin de carrière et de ceux victimes de burn-out n’est pas assuré. »

Les députés de l'Assemblée nationale ont adopté ce mardi 14 mai en première lecture la nouvelle Loi de Santé. D'après la ministre de la Santé, Marisol Touraine, ce texte doit moderniser notre système de santé, mais aussi faciliter l'accès de tous aux soins. Si l'on parcourt les 57 articles du texte, de nombreuses mesures ont été prises dans l'objectif d'une meilleure santé publique. Elles vont changer le quotidien des Français. Dans ce catalogue, on note l'adoption du paquet de cigarettes neutre, l'interdiction de fumer dans une voiture en présence d'un mineur, la prohibition de la e-cigarette dans les lieux publics, ou encore l'expérimentation des salles de consommation à moindre risque ("salles de shoot"). Qui sont les véritables gagnants de la réforme ? 

Il ne semble pas en tous cas que ce soit les médecins qui sont vent debout contre celle-ci, loi dont ils seront les principaux acteurs. Par ailleurs l’attractivité de n’avoir rien à payer lors d’une consultation chez son médecin traitant a facilement convaincu une partie du public qui ne va guère chercher plus loin. Pourtant, côté tabac, trois quarts des Français (73 %) pensent que le paquet neutre est inefficace mais saluent majoritairement l’interdiction de l’e-cigarette dans les lieux publics d’après le sondage des Echos. La suppression du délai de réflexion obligatoire de sept jours préalable à toute interruption volontaire de grossesse (IVG) revient néanmoins à considérer cet acte comme « normal » et en banalise l’exécution. Il n’est pas sûr que l’on aille dans le bon sens. Le don d’organes est favorisé en supprimant l’accord de la famille qui est seulement informée. Citons aussi dans le cas des nouveaux droits des patients l’article de la loi de santé qui permet aux victimes d'erreurs médicales (PIP, Médiator...) de se joindre à une action collective en justice ("actions de groupe").

D'ici fin novembre 2017 donc, tous les patients seront dispensés de l'avance des frais lors d'une consultation médicale. Le Ministère avance qu’un Français sur quatre renonce aux soins pour raison financière et que 17 % d'entre eux déclarent avoir déjà renoncé à consulter du fait de l'obligation d'avancer le montant de la consultation. Ceci paraît à première vue faire partie du droit de l’accès aux soins pour tous. Et on se demande pourquoi les médecins ont manifesté en masse et continuent la lutte. Mais pour les syndicats de médecins c'est un tout autre son de cloche. Pour eux, il s'agit d'une remise en cause de la médecine libérale. Quant aux patients ils n’ont pas vu qu’ils vont globalement payer cette avancée sociale avec une restriction de la liberté de consulter qui l’on veut et une atteinte au secret médical comme on peut le lire sur la lettre aux français ci-dessous. 

Il est d’ailleurs évident que, derrière cette annonce de solidarité nationale, se cache un objectif beaucoup moins social comme le note un enseignant de Sciences PO : «  Si tel était le but il suffisait de relever les seuils de revenus pour lesquels il était appliqué ». L’énorme machine, qui va être mise en œuvre avec des médecins plus administratifs, est en effet un pas de plus pour transformer le médecin en simple salarié. On peut souhaiter la fin de la médecine libérale et l’avènement d’une médecine type britannique, mais il ne faut pas perdre de vue qu’il y a plus d’anglais qui viennent se soigner en France que l’inverse. Ce contrôle de plus en plus strict de l’Etat sur les revenus des médecins avec une tendance à les faire baisser pour combler le « trou de la Sécu », n’est pas de nature à encourager une profession qui ne couvre que déjà 90% des besoins. La désertification dans les zones rurales est en marche car la grande disponibilité des médecins dans ces zones en détournent les jeunes médecins pour un emploi en hôpital.

Un bon système de santé visant à permettre aux plus défavorisés de ne pas avancer d’argent est souhaitable mais il est évident que la mise sous tutelle de la médecine pose un vrai problème de société. La qualité des soins, le service au malade peuvent être atteints, comme de l’autre côté de la Manche, si les médecins libéraux refusent une fonctionnarisation qui ne dit pas son nom. La désertification médicale ne peut que s’en trouver accélérée devant une loi qui avance masquée. Médecine libérale ou médecine salariée tel est en fait le fond de la grogne médicale. C’est un choix politique majeur qui fait que cette réforme est mal emmanchée parce que l’on n’aborde pas les problèmes de fond. Ils ne s’effaceront pas d’eux-mêmes. 

Comme l’on cache nos guerres sous le couvert de la démocratie,

On cache une idéologie sous l’avancée sociale pour tous. 

« Quand on montre la lune avec le doigt,

L’idiot regarde le doigt » 

Claude Trouvé
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon