mardi 24 octobre 2017

Sortir ou non du nucléaire ? (1ère partie)



Notre nombre de réacteurs nucléaires en activité est de 58, répartis sur 19 sites. Six centrales sont en cours de démantèlement (Brennilis, Chooz A, Chinon A, Bugey A, Saint-Laurent A et Creys-Malville). Les 58 réacteurs en activité représentent une puissance électrique installée de 63,13 GW capable de produire 414,8 TWh sur une année soit près de 86% de notre consommation électrique et 76% de la production totale. La production éolienne a représenté 3,9% de celle-ci et le solaire 1,56% en 2016. Pour faire l’équivalent de la production nucléaire de 414,8 TWh, il faudrait 103.000 éoliennes de 2MW soit une puissance installée de 205,86 GW. Elle était fin 2016 de 11,67 GW et serait donc à multiplier par un facteur proche de 18. Il n’y a là aucun sujet à controverse, les chiffres sont les chiffres, un point c’est tout. Mais il faut les connaître avant toute discussion sur les différents mérites ou défauts des principales sources d’énergie. La France ne possède pas le plus important parc de réacteurs mais il s’agit du pays où l’énergie nucléaire occupe la part la plus importante dans le mix électrique. Elle se classe deuxième derrière les États-Unis en TWh produits et en nombre de réacteurs. Ce n’est pas rien quand on pense que c’est en 1951 qu’a été produit la première électricité nucléaire expérimentale aux États-Unis et qu’en France le premier réacteur préindustriel G1 a été mis en service à Marcoule dans le Gard en 1956. L’aventure nucléaire française a fêté ses 60 ans en 2016.

Par contre on n’a pas le droit de présenter les chiffres en s’arrangeant avec la vérité et surtout de façon à cultiver le catastrophisme, générant la peur qui obscurcit le raisonnement. Je viens de lire un article publié par un site écologique qui tombe volontairement dans ces excès. Le titre est déjà anxiogène : « Un tiers du parc nucléaire français en panne ou à l’arrêt. » Cela sous-entend évidemment que la plupart de nos centrales nucléaires sont à bout de course et on en déduit déjà que le vieillissement les rend dangereuses. Cela est d’ailleurs explicitement dit pour Fessenheim. Je tiens à redire que l’ASN, organisme indépendant du pouvoir, a pour mission de veiller sur la dangerosité du parc nucléaire et peut arrêter un réacteur en dehors de tout avis politique. La carte jointe est d’ailleurs colorée de façon à mettre toutes les centrales sous potentialité de danger, car même les centrales en fonctionnement n’ont droit au mieux qu’à la couleur jaune, celle de l’alerte jaune de la météo, et non verte, réservée aux centrales écologiques. 

L’article multiplie les phrases anxiogènes. On y parle de circuits rouillés qui menaceraient de se rompre en cas de séisme, de groupes électrogènes affectés par un incident générique, d’arrêt des réacteurs de la centrale du Tricastin par prévention de la rupture de la digue en cas de séisme, séismes qui pourraient conduire à l’accident majeur de la fusion du cœur du réacteur. Il y a là de quoi se demander à quoi ont pensé ceux qui ont construit ces réacteurs, et à en conclure que l’état de délabrement de ceux-ci mérite qu’on les arrête au plus vite avant des catastrophes en chaîne. Si je n’avais pas quelques solides connaissances dans ce domaine, ma conclusion serait vite faite et je cèderais à l’anxiété en me disant que l’on n’est pas près d’éviter ce danger puisqu’il n’est pas question pour l’instant d’arrêter rapidement ces engins de mort mais seulement d’en réduire le nombre. Ce qui au passage me troublerait un peu, et me poserait une question : « le nucléaire est-il dangereux ou non » ?

Cette question m’a été souvent posée dans mes conférences, et même par un polytechnicien. La réponse est évidemment oui, ce qui déclenche aussitôt chez certains le refus d’en savoir plus. La vraie question à poser est : « Votre maîtrise du danger est-elle suffisante pour qu’il soit humainement acceptable ? » La première façon de répondre est le constat que la France est le pays le plus nucléarisé du monde sans qu’aucun évènement d’exploitation des centrales ait pu être classé dans les accidents de l’échelle internationale des accidents, les niveaux 4 à 7 de l’INES. La deuxième façon de répondre est de constater que si l’Allemagne semble vouloir poursuivre l’arrêt de ses centrales, la Suède qui l’avait décidé traîne les pieds comme la Suisse. Les Etats-Unis qui ont le plus grand parc mondial de réacteurs n’envisagent aucun arrêt avant que ceux-ci atteignent 60 ans d’âge. Le Japon frappé par Fukushima fait tout pour redémarrer les réacteurs arrêtés non détruits et deux d’entre eux n’attendent plus que l’aval des autorités locales pour entrer en service. 

La troisième façon de répondre est de constater que le monde s’entête dans la construction de centrales nucléaires, car il doit faire face à une augmentation annuelle de l’ordre de 2% de la consommation d’électricité. C’est ce qu’ont compris la Chine et l’Inde qui représentent 40% de la population mondiale. Avec 72 réacteurs nucléaires en construction et 160 à l’état de projet, le développement du nucléaire se concentre pour les trois quarts dans les pays non membres de l’OCDE : Chine, Inde, Brésil, etc. Selon l’Agence Internationale de l’Énergie, d’ici 2040, la capacité mondiale d’électricité d’origine nucléaire devrait croître de près de 60 %, permettant d’éviter le rejet de l’équivalent de quatre années d’émissions de CO2.  L’Agence Internationale de l’Énergie Atomique (AIEA) aide plusieurs pays, qui n’ont pas la maîtrise de la technologie et un cadre institutionnel adapté, pour accéder à cette énergie, comme les Emirats Arabes Unis, la Pologne, la Turquie et l’Arabie Saoudite. En Chine 17 réacteurs nucléaires sont déjà en exploitation et produisent 2 % de l’électricité, 30 sont en construction et 59 en projet. L’énergie nucléaire jouera un rôle important pour atteindre l’objectif du gouvernement de 15 % d’énergies bas-carbone en 2020. L’Inde construit 7 nouveaux réacteurs et projette d’en construire 18 supplémentaires. 

Cette augmentation prévisible d’au moins 50% de la puissance nucléaire installée et sûrement beaucoup plus sur la production car les réacteurs sont de plus en plus puissants. On est passé déjà de 480 MW à 1600 MW avec les EPR type Flamanville en un peu plus d’un ½ siècle. Tout porte à croire que l’énergie nucléaire à ce rythme sera dans moins de 20 ans capable de produire près de 50% de l’énergie électrique mondiale. La France a historiquement un rôle majeur à jouer dans cette industrie, mais son attitude de rejet sur son territoire ouvre la voie à la Russie et la Chine qui vont lui damer le pion. Donc en conclusion nous sommes dans un monde de fous et d’irresponsables qui développent une industrie catastrophique comme l’ont démontré les accidents de Three Mile Island (28 mars 1979), Tchernobyl (26 avril 1986) et Fukushima (11 mars 2011). 

Reprenons rapidement l’analyse de ces accidents. Le premier a généré un minimum de rejets sur les populations et est dû à un accident matériel et un niveau de sécurité qui n’était pas connu à l’époque. C’est néanmoins le premier exemple de la maîtrise technologique puisque le cœur du réacteur a fondu, comme à Tchernobyl et Fukushima, en provoquant des conséquences beaucoup plus faibles sur la population et l’environnement. Tchernobyl est le type même d’accident d’origine humaine depuis la conception du réacteur jusqu’à sa construction et son exploitation. Tout portait à ce que cet accident arrive, ce qui n’aurait pas pu se produire avec les technologies occidentales. Oui le nucléaire est potentiellement dangereux et on ne peut pas jouer avec le feu. On ne garde pas une grenade dégoupillée dans la main, il y a des choses à savoir, ne serait-ce que le temps qui reste avant qu’elle explose. Fukushima a bénéficié des avancées technologiques assez récentes mais cette fois c’est d’abord la nature qui est en cause, le séisme et le tsunami provoqué. En plus les conséquences sur la population et l’environnement sont sans commune mesure avec Tchernobyl.

Dans le prochain article il faut tirer les conséquences de ces accidents et particulièrement de celui de Fukushima mais on voit que malgré l’augmentation rapide du nombre de réacteurs dans le monde, il y a eu 7 ans entre les deux premiers accidents et 25 ans entre les deux suivants. C’est tout-de-même une preuve que la sûreté des réacteurs augmente en réponse à la question « notre maîtrise du danger est-elle acceptable ? » En tous cas les principaux pays du monde, sauf l’Allemagne et nous, l’acceptent. On verra si l’état des réacteurs nucléaires français mérite de prédire une catastrophe imminente.

Aucune aventure industrielle n’a évité des morts d’hommes 

La machine à vapeur et l’électricité en témoignent.

Le risque acceptable a bien varié dans l’histoire 

De la prévention au principe de précaution.

Mais le risque zéro arrêterait le progrès !

Claude Trouvé 
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon