lundi 21 mai 2018

L’UE prend peur : Après le Brexit, l’Italie, et pourquoi pas l’Allemagne ?


C’est un véritable coup de théâtre démocratique asséné à l’Union Européenne par l’Italie lors des élections générales du 4 mars, et par son futur gouvernement. Avec l’aide de Berlusconi intervenant lors de la « Journée de l’Europe » du 9 mai, l’alliance improbable entre le Mouvement 5 Étoiles et la Ligue est scellée et un programme de gouvernement a été présenté au Président de la République Italienne, dont on voit mal comment il pouvait le refuser sauf à plonger le pays dans une crise institutionnelle et à organiser de nouvelles élections. Il reste à nommer un chef de ce gouvernement, le point pouvant amener les discussions les plus sérieuses. Mais le cap est clairement exprimé, le prochain gouvernement sera profondément « antisystème ». C’est le scénario le plus cauchemardesque pour l’UE.

Si la Ligue du Nord avec 18% des voix a devancé les 13% de Forza Italia de Berlusconi, le M5S est l’autre grand gagnant de ces élections pour être arrivé en tête du scrutin, avec près de 32% des voix.  Ce dernier est un parti « inclassable » et « populiste », fondé par le comique Beppe Grillo et dirigé par le jeune Luigi di Maio. On voit que ce parti équilibre le score des droites et a rendu longues les tractations, mais pour l’avenir il garantit une vision unique sur l’essentiel, la volonté de reprise en main des affaires italiennes face à l’UE et ses contraintes. En effet la troisième grande force du paysage politique, le Parti démocrate (PD, souvent étiqueté « centre-gauche »), est sortie laminée des urnes, avec 19% des suffrages. Le PD a payé ainsi ses années de pouvoir, notamment sous la coupe de Matteo Renzi (2014-2016) qui avait mis en œuvre à marche forcée les réformes attendues par Bruxelles (loi travail notamment). L’Italie tourne donc résolument la page confirmant la montée europhobe de l’opinion italienne dans un pays qui prend le chemin de la Grèce. 

Beaucoup des mesures envisagées sont de nature à faire exploser l’orthodoxie budgétaire indissociable de la monnaie unique, même si elles ont un côté bric-à-brac dû à l’attelage disparate de l’alliance. Mais les deux forces ont, en quelques jours, dégagé des axes communs. Cela va du revenu minimum (dit « de citoyenneté ») à une remise en cause de la réforme, très impopulaire des retraites, imposée par Bruxelles, en passant par la baisse des impôts ou… la fin de la vaccination obligatoire. Le durcissement des lois migratoires – une question qui avait été centrale lors de la campagne électorale – fait également consensus entre les deux formations. Il reste à désigner un chef de gouvernement, car, pour faciliter les choses, les leaders de ces partis ont accepté de faire un « pas de côté » en renonçant chacun à diriger le futur gouvernement.

Bruxelles lève les bras au ciel, invoquant le fait qu’une fois dans l’euro et l’UE, les peuples n’ont plus le droit de s’élever contre les directives européennes. Nul doute que Bruxelles va essayer de rééditer le coup de la Grèce avec la rentrée dans le rang de Tsipras. Mais l’Italie, la troisième économie de l’UE, une fois le Brexit réalisé, n’est pas la Grèce et le poids de sa dette est sans comparaison. De plus les nouveaux dirigeants italiens sont ainsi avertis de ce qui les attend. La dette est bien la grande peur de l’UE, d’autant plus que la future coalition gouvernementale italienne a annoncé des mesures anti-austérité qui ont notamment fait réagir le ministre français de l'Economie et des Finances. S’il est allé de son couplet de mise en garde sur des mesures qui augmenteraient la dette, c’est dans la crainte d’une sortie de l’euro entraînant une participation de l’ensemble des pays de la zone euro, la France étant alors le deuxième contributeur. 

Le nouveau gouvernement italien fait le constat sur l’échec des mesures d’austérité imposées par Bruxelles et estime voir l’Allemagne s’engraisser au détriment des pays du sud. En conséquence il prône un changement radical de cap, demandant un retour financier vers l’Italie sous peine de laisser filer la dette. Le coup de menton de Bruno Lemaire est d’autant plus incongru que la France n’honore toujours pas son engagement d’une dette inférieure à 60% du PIB et continue à la creuser avec un déficit en augmentation même si le ratio déficit/PIB est passé au-dessous des 3% contractuels. La réponse de Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord, ne s’est pas fait attendre et c’est une réponse indiquant à la France que la « stabilité financière de l’euro » n’est plus un souci de l’Italie. Il a repris le slogan de Trump, l’Italie d’abord ! Autrement dit, si vous continuez à nous ennuyer avec ça, nous verrons si rester dans l’euro nous convient. D’ailleurs on sait que les réflexions sur une monnaie intérieure accrochée à l’euro est envisagée. Ce serait un premier pas et un avertissement.

Non seulement l’Italie dit à Bruno Lemaire de s’occuper de ses affaires mais il réaffirme : « Nous ferons le contraire de ce que les gouvernements précédents ont fait. » Si le Brexit secoue l’UE, même si elle commence à en prendre son parti en souhaitant au Royaume-Uni de se casser la figure pour revenir la queue basse, l’Italie, pays fondateur, ébranle non seulement la zone euro mais toute l’UE. Or celle-ci craque d’un peu partout avec une zone centrale en pleine révolte, Hongrie et Pologne en tête. L’attitude fédéraliste de Macron est attaquée de front, d’où la réaction vive suggérée à notre Ministre des Finances pour ne pas être en première ligne. En particulier sa grande idée de mutualisation de la dette se retourne contre lui quand il parle à l’Allemagne dont c’est la crainte principale. Déjà en opposition avec l’Allemagne et ses satellites, peu prisé des pays de l’Europe centrale, Macron a perdu beaucoup de billes et le couple franco-allemand est tiraillé. Si l’Italie dit l’Italie d’abord, il y a longtemps que l’Allemagne tient le même discours l’Allemagne d’abord et montre son peu d’appétit pour la solidarité européenne. 

Il faut bien comprendre l’importance de la position italienne dans les réflexions allemandes, principale contributrice au budget européen et aux engagements dans les mécanismes de solidarité. L’Allemagne va bien économiquement mais l’avenir s’annonce plus incertain avec une montée spectaculaire du poids des retraites dans un pays en baisse démographique depuis longtemps. Par ailleurs elle a imposé un euromark avantageux pour son économie appuyée sur des pays satellites à bas salaire, servant de producteurs et de consommateurs, et une industrie lourde sans concurrence. Mais l’Italie vient conforter l’idée allemande selon laquelle l’euro n’est intéressant que tant qu’il n’entraîne pas l’Allemagne à devoir supporter financièrement ses voisins. L’accumulation de créances à la Bundesbank en centaines de milliards provenant de l’Italie peuvent rapidement devenir non recouvrables mettant l’Allemagne en péril. L’Allemagne sera peut-être la première à casser la baraque et l’idée de créer la clause, volontairement oubliée, de sortie de l’euro fait son chemin !

La zone euro entre en grande turbulence, mais cela touche aussi l’UE et la France ne pourra pas compter vraiment sur la soi-disant alliance allemande. Plus les temps sont durs, plus l’alliance se délite. La France recule toujours par rapport à la moyenne européenne pour sa croissance, elle creuse son déficit budgétaire et commercial, elle garde un taux de chômage élevé et les mesures d’austérité ne cessent de tomber sous forme de taxes et de retenues. Chaque mois, si ce n’est pas chaque semaine, Bercy trouve un nouveau moyen de ponctionner de l’argent comme l’augmentation de la taxe sur les mutations… pour aider les départements dont on augmente les responsabilités en rognant les dotations de l’État. D’ores et déjà avec la position italienne, la France peut s’apprêter à payer les pots cassés… à moins de sortir de l’UE et de l’euro.


Nombreux sont ceux qui ont prédit la fin de l’euro 

Tous se sont trompés sur la date de celle-ci.

Mais cette fois ce n’est plus l’euro 

Qui est en phase terminale

Mais l’idée fédéraliste 

De l'impossible UE.
 
Claude Trouvé 
21/05/18