samedi 4 mars 2017

Démocratie parlementaire ou démocratie d’opinion

Fillon est au bord du gouffre, débordé par les médias qui attisent le feu, et par les siens qui en appellent au salut du parti face au danger de Marine Le Pen. Ces derniers nous jouent la comédie car le vrai danger pour eux est pour l’instant Macron. On note d’ailleurs qu’ils ont tout fait pour ne pas attendre le résultat de la manifestation populaire pour soutenir la légitimité de sa candidature à l’issue de la primaire de la droite. Il s’agit en fait pour eux de se trouver dans le bon camp au bon moment. L’exemple typique est celui de Bruno Lemaire qui affichait ses préférences pour Juppé pendant la primaire de droite, se ralliait aussitôt à Fillon dès sa victoire et s’éloigne de lui parmi les premiers dès que cela sent le roussi. C’est un bel exemple de courage politique. Le représentant officiel du changement de camp se nomme François Bayrou qui déclarait en octobre 2014 : « Si la droite choisit Alain Juppé ou François Fillon, je suis prêt à faire un accord avec eux, sinon on verra… ». On a vu en effet, le voilà chez Macron. Daniel Cohn-Bendit a sans doute vu juste : « Mon pote, je te dis, jamais tu seras président de la République, parce que t’es trop minable. » 

Les jours ou au plus les deux semaines qui viennent trancheront sur le cas Fillon qui nous a donné l’image du népotisme qui corrompt la classe politique française. Le népotisme désigne en effet une pratique qui, pour un responsable (élu, haut fonctionnaire, notable, dirigeant d'entreprise...), consiste à distribuer des honneurs, des avantages ou des emplois à des membres de sa famille, à des amis ou à des proches, plutôt qu'aux personnes qui y ont droit. Alors que François Fillon se pare d’un catholicisme avoué, il est cocasse de noter qu’historiquement et étymologiquement, le népotisme est une forme de favoritisme qui régnait au Vatican, en particulier au XVIe siècle, consistant pour un pape à attribuer des titres, des donations ou des faveurs à ses parents, notamment à ses neveux, d'où l'origine du mot. 

Mais le recours au soutien direct de l’opinion publique en dehors des procédures de déroulement normal, pratiqué par Fillon, pose un problème de démocratie. La démocratie est le régime politique dans lequel le pouvoir est détenu ou contrôlé par le peuple (principe de souveraineté), sans qu'il y ait de distinctions dues à la naissance, la richesse, la compétence... (principe d'égalité). Nous sommes dans une démocratie parlementaire ou représentative duale où le Gouvernement qui incarne le pouvoir exécutif, peut être renversé par le Parlement devant lequel il est politiquement responsable. Les membres du Gouvernement ne sont pas élus, mais sont issus de la majorité parlementaire à laquelle ils doivent leur pouvoir. Le pouvoir de renversement du Gouvernement est réciproque lorsque l'exécutif (le chef de l'Etat) dispose de la faculté de révoquer le Parlement (pouvoir de dissolution), ce qui incite les deux pouvoirs à collaborer. Cette dualité n’existe pas au Royaume-Uni. Chez nous le pouvoir du peuple s'exerce par l'intermédiaire de représentants désignés lors d'élections au suffrage universel, directement pour les députés et le Président de la République et indirectement pour les sénateurs, les conseillers régionaux et les représentants dans les Communautés de communes.

 Lorsque que l’on passe à un mode de fonctionnement du pouvoir politique dans lequel les décisions sont prises pour répondre aux désirs de l'opinion publique, censée correspondre à celle de la majorité des citoyens, on passe dans une démocratie d’opinion. C’est ce que réclame au peuple François Fillon en lui demandant de se rassembler dimanche pour le soutenir. C'est aussi la tendance à recourir aux enquêtes et aux sondages pour orienter les choix politiques avec une plus grande réactivité. La démocratie d'opinion traduit souvent une dérive vers le populisme et la démagogie. Elle considère l'opinion publique comme l'acteur politique prépondérant. Elle a pour conséquence de minimiser le rôle des partis politiques et de favoriser le carriérisme politique. L'émergence de la notion d'opinion publique est liée à l'apparition des sondages. Leurs résultats sont analysés et disséqués. Les moindres variations constatées sur un sujet donné entraînent des réactions quasi immédiates de la part des acteurs concernés, notamment de certains hommes politiques. L'opinion publique devient alors un déclencheur de l'action politique. 

Ce mode de fonctionnement est loin de ne présenter que des avantages car il peut être facilement dévoyé. Les sondages ne donnent qu'une somme des opinions privées instantanées sur des questions suscitées par le sondage lui-même. Ils sont une représentation faussée de l'opinion publique sans parler de la manipulation des résultats des sondages qui ont toujours un payeur commanditaire. Elle polarise l’opinion sur les sujets choisis par les sondeurs et faussent un débat de fond plus large. Il n'est pas souhaitable que l'action politique soit guidée de manière immédiate par l'opinion publique qui n'est qu'une photographie à un moment donné. Il est important que le débat politique soit à même de faire évoluer les consciences des citoyens. Elle privilégie les sentiments, les passions, les frustrations, les peurs et les rancœurs au détriment de la rationalité, de la connaissance, de la cohérence, de l'expérience, etc. 

La démocratie d'opinion constitue une dérive de la démocratie représentative qui s'est accentuée, en France, depuis les dernières élections présidentielles. Le développement des relations publiques, du marketing et de la communication dans le domaine de la politique constituent des moyens de séduction, d'influence, voire de manipulation pour orienter le vote des citoyens de la même manière que la publicité cherche à orienter le choix des consommateurs. Cette rapide évolution tourne à la « doxocratie » (du grec doxa, opinion, et du grec "kratos", pouvoir, autorité) . Le terme doxocratie a été forgé, avec le sens de démocratie d'opinion, par Jacques Julliard, journaliste directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur, dans une chronique publiée dans cet hebdomadaire le 23/10/2007 et intitulée "De la doxocratie : L’histoire dans la rue". La transformation que décrit le terme doxocratie est le passage d'un régime parlementaire dans lequel l'électeur délègue sa souveraineté à celui qu'il élit, à un système où les citoyens entendent participer au gouvernement de la nation grâce aux sondages, à la télévision et à Internet. Ces derniers sont justement les manettes dont dispose l’oligarchie financière qui ne représente nullement les aspirations du peuple. L’archétype de cette manipulation est le produit marketing Macron et le déclenchement de l’affaire Fillon par l’organisation de fuites opportunes largement relayées par les médias qui poussent à l’hystérie collective. 

Avec un sens plus proche de l'étymologie, la doxocratie est un système politique régi par l'opinion, où règnent les sondages, les modes médiatiques, les pensées dominantes, et se traduit par une forme de populisme. Se pose alors la question de l'indépendance et de la représentativité des grands médias qui se font l'écho des "pensées dominantes". Ne sommes-nous pas en train de passer de la démocratie parlementaire à la démocratie d’opinion ?
 
Diminuer le pouvoir d’élus discrédités qui nous représentent 

Pour passer à une démocratie d’opinion où on se livre

A des manipulations permanentes des électeurs 

N’a de sens que si les manipulateurs

N’œuvrent pas pour eux 

Et ce n’est pas le cas !
 
Claude Trouvé 
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon