jeudi 22 mars 2018

La Russie : tigre de papier ou puissance mondiale ?


 
La Russie vient de réélire Poutine à une écrasante majorité même si des irrégularités se sont produites, mais on dit que des manipulations ont eu lieu au premier tour de l’élection présidentielle française de 2016 avec des résultats de mairie non conformes à la publication du Ministère de l’Intérieur. Alors nous n’avons pas de leçons à donner dans ce domaine, les Corses le savent bien. Il est courant de dire que la Russie est riche mais que les russes sont pauvres. Il est donc important de regarder les chiffres dont nous disposons, c’est-à-dire ceux collectés par l’OCDE et la Banque mondiale. Le PIB/habitant est un indicateur de richesse particulièrement intéressant et permet une comparaison avec les autres pays même si les taux de change peuvent varier d’une année sur l’autre. Le graphique ci-contre montre que le PIB/habitant 2016 de la Russie est en-tête, mais dans le quart inférieur des 48 pays représentés, plus l’OCDE, l’UE et la zone euro. Oui la richesse moyenne par habitant est inférieure de 40% à celui de la France et de l’ordre de celui en Lettonie, en Turquie, en Croatie, et en Roumanie. 

C’est évidemment une mauvaise note pour l’économie de ce pays, mais l’UE a dans son sein la Lettonie, Roumanie et la Croatie qui ont un plus mauvais PIB/habitant. Par ailleurs il faut noter que la Russie est l’objet de sanctions économiques depuis mars 2014. On distingue nettement sur le graphique l’infléchissement dû à la guerre des prix sur le pétrole et aux sanctions qui ont stoppé la croissance économique de ce pays depuis 2013. On peut donc dire que les occidentaux ont réussi leur coup, mais surtout les américains car l’UE a aussi pâti des contre-sanctions de la Russie. Toutefois dès 2016 la Russie repart dans la croissance et le chiffre probable de 2017 confirme cette reprise.


Pourtant on peut regarder les chiffres d’une autre façon. Le graphique ci-contre représente justement les variations du PIB en volume par rapport à la moyenne de l’OCDE en 2010 pour 4 pays importants, la Russie et le trio majeur de la zone euro. Si l’on ajoute que le PIB de la Russie est passé en-dessous de la moyenne de l’OCDE en 2014 après avoir été nettement au-dessus jusqu’en 2012, on voit que la croissance du PIB n’a rien à envier à celle de la France. La Russie a effectivement régressé en 2015 et 2016 mais elle est en train de repartir et même plus vite que la France, selon le chiffre russe probablement publié de 2017. Depuis sa croissance reste globalement très supérieure à celle de l’OCDE et même de la France. 

Ainsi la Russie commence à prendre un autre visage que celui d’un pays de deuxième ou troisième zone. Dans le graphique supérieur ci-contre, on constate que la Russie se place dans les PIB les plus élevés du monde derrière l’Allemagne, mais devant le Brésil, le Royaume-Uni et la France. La Chine et les Etats-Unis dominent très largement mais la Russie ne peut être traitée comme étant au niveau de l’Espagne, comme je l’ai entendu dire par un journaliste qui parle sans filet et dit n’importe quoi pour se rendre intéressant. La Russie c’est 2,2 fois le PIB de l’Espagne et la sixième puissance économique devant la France en neuvième ou dixième position. Mais la Russie s’avère en plus une puissance montante, comme le montre le graphique ci-contre inférieur. Son PIB/habitant est certes encore faible mais il a cru à une vitesse trois fois plus grande que l’OCDE, et quatre fois plus que la France et les Etats-Unis depuis 1998 ! Voilà un graphique qui en surprendra plus d’un. La Russie est partie de très bas en 1998 et avait pratiquement disparu du contexte international. Depuis la Russie est repartie en avant sur le plan économique avec une dynamique très supérieure aux Etats-Unis, à la France, à la zone euro, à l’UE et à l‘OCDE.

Ceci éclaire d’un jour cru la géopolitique de l’Occident contre la Russie. La chute du mur de Berlin et la promesse faite à Gorbatchev de ne pas étendre l’OTAN et l’UE sur les anciens pays de l’Europe de l’Est du glacis soviétique n’ayant pas été tenue, l’Occident pensait avoir définitivement résolu la « menace russe ». En 2012, il lui a fallu constater que la Russie renaissait de ses cendres. Elle commençait à se faire entendre sur le plan économique mais il n’apparaissait pas que la Russie pouvait affronter militairement la puissance des Etats-Unis. La mise en place de missiles à la frontière Est de l’UE, et parfois aux frontières russes, devait suffire sur le plan militaire.  L’activation du conflit intérieur en Ukraine et la mainmise sur son gouvernement après un coup d’Etat devait permettre d’arriver aux frontières russes et de perturber la vente du gaz russe. L’arrivée de la Russie au G8 montrait bien qu’il était urgent de stopper sa croissance économique. Le prix du pétrole et les sanctions économiques et bancaires devaient théoriquement suffire à cela. Cela a en effet stoppé la croissance russe de 2013 à 2015 mais depuis la Russie redécolle à nouveau. 

Il ne faut pas chercher plus loin l’explication de la nouvelle poussée de la russophobie, car le dernier discours de Poutine avant sa réélection a ajouté une crainte supplémentaire dans les États-majors occidentaux, celle de voir la Russie en capacité de tenir la dragée haute à toute attaque militaire sur ses intérêts vitaux. Désormais l’Armée russe s’avère moins capable que les Etats-Unis de se disperser sur tous les pays du globe à soumettre, mais la modernité et la sophistication de ses armes montrent au monde qu’elle dispose d’armes plus puissantes, plus précises, plus rapides et à plus longue portée que les occidentaux. En dehors de ses rodomontades guerrières, Trump privilégie la guerre économique et aggrave les sanctions en entraînant l’UE avec lui, tout cela accompagné d’une propagande antirusse relayée par les médias occidentaux relançant l’opprobre sur l’annexion de la Crimée.

Après avoir rejeté une union étroite de la Russie avec l’UE, l’avoir exclue du G8, le résultat obtenu par les occidentaux a été un élan du peuple russe derrière son chef Poutine, le rapprochement improbable de la Russie avec la Chine, la création d’un bloc d’intérêts économiques et stratégiques avec les BRICS, la mise en réserve d’or pour préparer une guerre monétaire contre le dollar avec l’aide de la Chine, la mise en place de moyens monétaires indépendants d’investissement hors de la Banque mondiale, et la volonté affichée de redevenir une puissance militaire de niveau mondial. La Russie n'est plus seule. Tel est pris qui croyait prendre. La Russie, ours famélique, redevient une puissance à respecter et l’a montré en Syrie, alors qu’elle avait dû s’effacer dans le conflit libyen. Elle a d’ailleurs montré être capable de brouiller suffisamment les communications du commandement de l’OTAN pour stopper l’opération militaire contre la Syrie de l’armada orchestrée par Obama avec ses alliés. Pour la première fois les États-Unis ont reculé. 

La politique occidentale tourne au fiasco mais les faucons de l’Etat profond américain ne désarment pas, si je puis dire, et la possibilité d’un conflit grave n’est pas exclue. C’est Trump qui détient la clef de la paix du monde, car Poutine n’a pas d’intérêt pour l’instant à agresser militairement les pays occidentaux ou leurs intérêts vitaux. Il doit redonner à son peuple non seulement la fierté, ce qui est réussi, mais un niveau de vie comparable à celui de l’Union européenne, ce qui reste à faire, car la Russie blanche en particulier a toujours les yeux tournés vers l’Europe qui est sa prolongation civilisationnelle naturelle. La complémentarité économique et civilisationnelle de l’UE est d’ailleurs beaucoup plus évidente avec la Russie qu’avec les États-Unis, mais ce n’est pas ainsi que l’entendent ceux-ci et l’Europe reste leur glacis économique et militaire. Leur phobie est la constitution d’une Eurasie qui les renverrait dans les oubliettes de l’histoire mondiale. Mais nous, la France, qu’avons-nous à gagner quand l’Asie, en particulier des bordures Est et Sud, va devenir le centre de la prospérité du monde avant que l’Afrique ne se réveille ? Rien, ou plutôt si, la guerre ou la descente vers un tiers-monde.
 
Il n’est point de peuple qui puisse rayonner sur le monde 

S’il a perdu toute sa fierté et le désir d’affronter seul

Le combat permanent ou bien souvent les amis 

Deviennent ceux qui creusent votre tombe.

La Russie l’a compris, pas la France !

Claude Trouvé 
22/03/18