mardi 10 mai 2016

L’Europe ? Cacophonie antidémocratique, antisociale et meurtrière (3ème partie)



Nous fêtions hier le 66ème anniversaire de la déclaration qui marquait le premier acte de la construction européenne. Robert Schuman, alors ministre français des Affaires étrangères et considéré comme l'un des pères fondateurs de la construction européenne avec Jean Monnet, faisait, dans les salons de l'Horloge du Quai d'Orsay à Paris, la déclaration suivante : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble  : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait »…/...« la mise en commun des productions de charbon et d’acier changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes. » Ces deux acteurs de l’Europe ont pourtant eu une influence diamétralement opposée sur le but à atteindre. Si Jean Monnet construisait un projet fédéral autour de l’Allemagne, projet américain pour lequel il était mandaté, Robert Schuman militait pour une Europe pragmatique, se construisant pas à pas et trouvant son unité dans des réalisations concrètes faisant naître progressivement une identité européenne dans laquelle se reconnaîtraient les peuples concernés.

Tout ce qui a suivi la construction de la Communauté Européenne Charbon-Acier, œuvre de Robert Schuman, a illustré cette opposition fondamentale. L’influence anglo-saxonne s’est exercée sur les dirigeants des différents pays pour les conduire vers un fédéralisme à marches forcées. Au contraire les peuples ont rapidement retrouvé leurs réflexes nationaux pour ralentir ce mouvement de refus d’un fédéralisme à tendance expansionniste. Cette opposition explique la tendance antidémocratique de la construction européenne qui permet une marche autoritaire vers le fédéralisme. Ainsi, si la CEE à six pays avait encore en 1972, sous l’influence française, une volonté d’harmonisation progressive entre des pays proches économiquement dans un cadre intergouvernemental, l’arrivée du Royaume-Uni en 1973, et l’élargissement à dix pays, marquaient l’arrivée concrète de la finance et de la politique étrangère anglo-saxonne. La volonté d’élargissement et l’orientation atlantiste n’allait plus cesser. Toutefois l’Allemagne encore divisée n’empêchait pas la France de s’opposer à un glissement vers le fédéralisme souhaité par la politique étasunienne, d’autant plus que le Royaume-Uni ne l’envisageait pas, se contentant des bienfaits économiques et financiers. 

La réunification de l’Allemagne puis le traité de Maastricht en 1991 ont malheureusement changé la donne géopolitique. L’Allemagne s’est alors imposée avec un mark renommé euro et la nouvelle UE a réaffirmé sa vocation fédéraliste. La finance anglo-saxonne pouvait bénéficier de la libre circulation des capitaux et des biens. Dans cette Europe des 12, la France faisait encore engraisser le milieu agricole en étant toujours le principal bénéficiaire de la PAC et n’avait pas perçu que la promesse de l’euro ne menottait pas l’Allemagne à la France comme le pensait François Mitterrand. La France venait de signer la perte de son leadership. Dès 1995 l’Europe des 15 annonçait le clivage nord-sud avec l’arrivée de la Suède, de la Finlande et de l’Autriche. Le 21ème siècle donnait un vent de citoyenneté européenne qui commença à se briser en 2004 avec l’arrivée de dix nouveaux pays préparée par le traité de Nice et entériné par le traité d’Athènes en 2003.

Le clivage nord-sud commença à plomber les relations intergouvernementales en rendant difficile le nouveau fonctionnement mis en place par le traité de Nice. L’Allemagne, discrète sur le plan géopolitique, se replaçait au centre du jeu économique et ouvrait le pays à l’OTAN. La France s’imposait encore en politique étrangère avec son refus de la guerre en Irak en 2003 et se donnait l’illusion d’un leadership européen. On parlait pourtant de plus en plus du couple franco-allemand comme du moteur de l’UE. L’arrivée de trois pays d’Europe centrale en 2003 et 2004 donnait pourtant à l’Allemagne la possibilité de consolider son leadership économique en lui ouvrant un nouveau marché de biens et de main-d’œuvre bon marché à sa porte. Sa position centrale n’a cessé de se conforter par l’arrivée des sept autres pays jusqu’en 2015.


Mais un grand évènement allait marquer l’année 2004 avec l’émergence d’un projet de Constitution Européenne qui devait réunir dans un même texte les différents traités depuis la CECA et officialiser la primauté de l’UE sur les Etats, dans ses domaines de compétence. L'idée de constitution prend racine dans l'Europe continentale devant les difficultés de fonctionnement de la perspective d’une Europe à 25 en train de se réaliser. Néanmoins l'idée de constitution, définie au sens strict du terme, est à l'opposé de la culture anglo-saxonne. Ce traité de Rome II, ou traité de Rome 2004, signé le 29 octobre, devait être approuvé par tous les États membres soit par le représentant de l’État ou les Parlements, soit par référendum. Ce fut l’occasion de voir un bien piètre appel à la démocratie. Seuls trois pays ont organisé un référendum, et deux pays, les Pays-Bas et la France, ont répondu « non ». La Bulgarie, la Roumanie et la Turquie ( ! ) faisant également partie des signataires à Rome (à titre d'observateurs), l'entrée en vigueur de ce traité aurait dû également concerner les deux premiers, dès le 1er janvier 2007, après la ratification de leur traité d'adhésion signé à Luxembourg le 25 avril 2005. 

Ce refus quasi général de faire appel à une consultation directe des peuples s’est concrétisé encore plus nettement dans le traité de Lisbonne,  signé le 13 décembre 2007 à Lisbonne entre les vingt-sept États membres de l'Union européenne, qui transforme l’architecture institutionnelle de l’Union. A contrario du traité de Rome qui réalisait une fusion des différents traités précédents, le traité de Lisbonne est un conglomérat des traités précédents et n’apporte aucune clarté. Le texte du traité a été approuvé par le Conseil européen de Lisbonne, le 19 octobre 2007, et signé le 13 décembre de la même année par les 27 chefs d’État ou de gouvernement, également à Lisbonne. Sa ratification n’a donné lieu à aucun référendum ce qui était finalement le but. Pourtant le référendum était souhaité par 76 % des Allemands, 75 % des Britanniques, 72 % des Italiens, 65 % des Espagnols et 71 % des Français. Ce déni de démocratie pour des dispositions aussi importantes dans le destin des peuples est le commencement d’un refus systématique de tout référendum au niveau européen et s’est propagé dans de nombreux peuples européens. L’UE devenait vraiment anti-démocratique et allait devenir antisociale et meurtrière, ce dont je parlerai dans le prochain article. 

Une Europe ni intergouvernementale, ni confédérale, 

Ne peut construire son fédéralisme 

Que contre ses propres peuples 

Dans l’« anti-démocratie » ! 

Claude Trouvé 
Coordonnateur MPF du Languedoc-Roussillon