samedi 21 avril 2018

L’euro va mourir parce qu’il est inégalitaire


A l’heure du lancement de la campagne des législatives européennes par Emmanuel Macron un grand élan de « consultations » est en marche sur l’ensemble du territoire français. C’est donc le moment de se pencher sur une monnaie, l’euro, devenu un symbole qui s’est accroché au cœur des français plus encore que l’Union Européenne elle-même. J’ai pu constater que l’on peut discuter sur les bienfaits ou les tares de l’UE avec les convaincus et les sceptiques, et faire des constats communs. En effet on est souvent dans le marais des grandes idées sur la paix, la fraternité, la proximité géographique, l’échange culturel, l’union qui fait la force de nos économies face aux géants américains et chinois, etc. Ce débat au niveau des idées, qui ne s’accroche pas à des réalités factuelles prouvées, mais à des idées conceptuelles en référence à des évocations historiques ou des appréhensions pour l’avenir, permet des discussions de salon sans réel blocage. Au fond l’UE n’aurait finalement besoin que d’un lifting pour en rendre les avantages plus grands et les défauts moindres. L’idée européenne reste néanmoins une grande avancée vers le bonheur sécurisé dans l’esprit de beaucoup de nos compatriotes, idée d’ailleurs soutenue par la plus grande partie des partis politiques qui la vantent, ou parlent au mieux de la réformer en oubliant que les grandes réformes doivent être signées par 28 pays aux intérêts économiques et géostratégiques souvent incompatibles.

La visite de Macron à l’Assemblée européenne et ses discussions avec Angela Merkel, qui se sont soldées par deux échecs lui ont permis de mesurer combien la politique européenne ne peut pas être dirigée par un seul chef d’Etat et que les nationalismes sont toujours présents. La volée de bois vert qu’il a reçu de la part de deux eurodéputés, belge et portugais, sur sa politique intérieure et étrangère, montre qu’il ne peut pas faire seul la loi européenne.

Les français sont les plus friands de ces idéologies, de ces grandes envolées humanitaires, qui les font rêver car ils n’aiment pas regarder le fond du bol. D’ailleurs si l’on parle de sortie de l’UE, la discussion reste sur ce domaine conceptuel sauf si l’on parle de sortie de l’UE entraînant l’abandon de l’euro. C’est ce lien qui fait tout-à-coup sortir du rêve l’interlocuteur. L’euro c’est d’une part le symbole européen pour le français, ce qui est palpable dans notre portefeuille, et le réel qui matérialise le rêve. Là l’interlocuteur devient beaucoup péremptoire, voire agressif. Si on le lui enlève, c’est pour lui un bond en arrière, la fin de la monnaie forte qui sécurise, de la monnaie qui permet des échanges faciles avec les pays voisins et symbolise notre lien fraternel. C’est donc la fin du rêve européen. Evidemment le sentiment que l’euro donne la même chance à tous de progresser ensemble est bien ancré dans l’esprit des français. 

Dire que nous n’avons pas une monnaie « unique », mais des monnaies nationales baptisées euro dans chaque pays et échangeables 1 pour 1 entre banques centrales sur une plateforme bancaire européenne de la BCE, est difficile à admettre mais ne choque pas. Pourtant il leur faudra bien constater que les taux d’emprunt d’Etat et les CDS, assurances associées pour défaut de paiement, sont différents d’un pays à l’autre. Le 21 avril 2008 le taux à 10 ans pour la France est à 0,82% d’intérêt, à 0,591% pour l’Allemagne, à 1,839% pour l’Italie, à 4,468% pour la Grèce. Les CDS-5 ans sont à 17,10 pour la France, à 10,40 pour l’Allemagne, à 91,90 pour l’Italie, à 326,50 pour la Grèce ! Qui peut encore prétendre que 1 euromark, vaut de fait un eurofranc, un eurolire ou un eurodrachme ? L’échange 1 pour 1 ne tient que par la volonté des États membres, mais en cas de dissolution de la zone euro, le retour aux monnaies nationales ne se fera pas à 1 pour 1. De fait il y a un facteur 10 de confiance entre l’euromark et l’eurodrachme, euros d’ailleurs imprimés par les banques centrales des différents pays avec des dessins différents. La Grèce verrait donc une drachme dévaluée au niveau de la confiance que son eurodrachme aura inspiré. Ceci entraîne donc déjà un afflux de capitaux italiens et grecs entre autres vers la Banque centrale allemande qui inquiète les allemands, car ce ne sont que des créances à risque. Le montant qui avoisine les mille milliards pourrait bien pousser l’Allemagne à sonner la fin de l’euro.

L’aventure de la monnaie unique ne rapproche donc ni les économies de ses membres, ni la confiance associée qui régit les flux de capitaux. D’ailleurs après huit années depuis son déclenchement, la crise grecque s'est encore invitée aux réunions du FMI à Washington, avec des spéculations sur la fin du 3ème programme à échéance du 20 août 2018 d’un plan global d'aide de 300 milliards à ce pays européen et la sempiternelle question de la poursuite de la participation du Fonds. Mais il reste encore l'adoption d'un dernier volet de réformes réclamées par les créanciers, et un plan d’échelonnement de la dette sur une durée plus longue reste d’actualité. Ce n'est qu'en 2017 que le pays a renoué avec la croissance (1,4%) après avoir perdu un quart de son produit intérieur brut (PIB). 

Cette disparité d’évolution économique s’aggrave depuis 2010 et cela se voit nettement sur le graphique ci-contre issu de données de la Banque mondiale. Le PIB/habitant est une donnée particulièrement intéressante pour caractériser l’évolution de la richesse d’un pays et la comparaison entre eux. Il est clair ici que la différence d’évolution entre l’Allemagne et la Grèce est énorme. La première s’était enfoncée dans la récession, et la seconde caracolait devant l’ensemble des pays de la zone euro. On remarque au passage que la France perdait du terrain par rapport à l’Allemagne mais aussi par rapport à l’ensemble de la zone euro. Le fait que la croissance de la Grèce ait recommencé en 2017 et que le déficit primaire (hors intérêt de la dette) soit résorbé ne peut sortir ce pays d’un recul toujours présent. Sa dette croît à plus de 180% de son PIB et de l’aveu même de la BCE, c’est 7,8 milliards d’euros d’intérêts grecs que celle-ci a engrangé, et 2,5 milliards pour le FMI, un vrai pactole sur le dos des grecs.

La Grèce n’est pas sortie de l’austérité même si son taux de chômage a nettement baissé jusqu’à tout-de-même 21%. On voit nettement sur ce graphique que les disparités ont empiré depuis 2010. La politique d’austérité entreprise les aggrave. Là encore on constate que l’euro ne permet pas de résorber le chômage depuis sa création sauf pour l’Allemagne. Il reste à se demander pourquoi le chômage a baissé en Grèce sans véritable reprise économique.


La réponse se trouve dans l’évolution du PIB/heure travaillée. On constate que la Grèce produit de moins en moins par heure travaillée. Cette baisse de productivité n’est pas la paresse des grecs, comme certains se plaisent à le dire en toute solidarité européenne, mais le fait que les moyens mis à disposition pour produire se font de plus en plus rares ou désuets. C’est l’activité humaine nue qui est privilégiée en dehors des aides matérielles et énergétiques. A contrario l’Allemagne parfaitement robotisée ne cesse d’accroître son avance qui entraîne même un manque de main-d’œuvre.
  
D’une situation où les économies étaient encore compatibles un temps avec une monnaie commune, au premier choc financier, les situations économiques se sont écartées avec une Allemagne qui a fait parler son euromark et le créneau porteur de ses industries tout en s’appuyant sur les pays environnants à l’Est, au Sud et au Nord au plus près de ses frontières, sur sa terre historique d’influence. Les pays très distants de l’Ouest et du Sud et moins imbriqués économiquement ont mal encaissé le choc, et l’euro a créé des disparités entre l’UE du Nord et celle du Sud. Les dettes par rapport au PIB se réduisent pour certains comme l’Allemagne, pour d’autres elle s’accroît chaque jour. La Grèce avait une dette de 187,7% du PIB en 2016, même si elle semble l’avoir stabilisée un peu en-dessous en 2017. Elles sont si profondes aujourd’hui qu’une fin prochaine est désormais en vue, et ceci d’autant plus que le flux migratoire n’est pas reçu de la même façon dans les différents pays de l’UE. Le besoin de main d’œuvre allemand a attiré un flot que sa population a du mal à supporter malgré une économie forte, l’Italie porte ouverte sur l’Afrique souffre de mille maux et se sent délaissée. La fin de l’euro entraînera la fin de l’UE et réciproquement.

L’euro va mourir par écartèlement des économies

 Des pays qu’il enserre dans son dur carcan 

Où gagnants et perdants sont connus.

Car l’Allemagne ne le gardera pas 

Si cela ne lui profite plus autant.

Sinon elle peut tout y perdre !

Claude Trouvé 
21/04/18