vendredi 8 décembre 2017

Ça gaze ou ça ne gaze pas avec la Russie ?



Dans le genre politique poker-menteur nos relations avec la Russie sont un modèle du genre, comme celles de nos relations avec le Qatar et l’Arabie-Saoudite. Les liens avec le Qatar sont ceux qui nous ont engagé dans une aventure en Libye, et un double jeu en Syrie avec la complicité des frères musulmans. Le Qatar s’est mis à se comporter comme une grande puissance régionale, collaborant avec l’OTAN pour provoquer la chute du Colonel Mouammar Kadhafi, soutenant par tout moyen les Frères Musulmans d’Égypte pour succéder à Hosni Moubarak, mettant à la disposition du parti An Nahda, la branche tunisienne de la confrérie, d’importants moyens financiers, et propulsant directement ses membres de la prison au parlement. Il a contribué à dévier un mouvement animé par des revendications populaires vers un conflit entre le régime syrien et des « djihadistes sans frontières », secondés par des « frérots », otages jusqu’à l’obsession d’une stratégie de conquête de pouvoir. Le Qatar est impliqué dans le dossier syrien « jusqu’à la moelle ».

C’est dire combien les injonctions de Macron envers le Qatar pour une union contre le terrorisme font rire ou se moquer dans les chancelleries. Personne n’est dupe. Cette connivence de la France est exploitée pour vendre des armes en fermant les yeux sur leur utilisation, et les largesses fiscales consenties pour l’implantation du Qatar chez nous. Qui paie finalement les Rafale ?

Mais notre attitude envers la Russie n’est pas plus claire et se nourrit de déclarations belliqueuses et de tractations en sous-main, principalement dans le domaine de l’énergie, avec l’Allemagne en première ligne pour l’approvisionnement en gaz car celle-ci en est de plus en plus dépendante. En effet la pression mise par l’écologie sur la suppression des centrales à charbon, dans un pays où la pollution générée par la production électrique est très supérieure à la nôtre, une politique de remplacement progressif des centrales à charbon, par des centrales au gaz deux fois moins polluantes, permet de stabiliser la pollution. La France dispose de 13 centrales au gaz de capacité installée de 5,75 GW et en prévoit une nouvelle à Landivisiau dans le Finistère. Cette puissance est comparable à la capacité solaire installée de 6,77 GW mais elle a produit 50% de TWh en plus pendant l’année 2016. Toutefois nos besoins actuels en énergie thermique pour la production électrique vont s’accroître inexorablement avec la progression des énergies renouvelables intermittentes et aléatoires, les EnRia. Notre dépendance au gaz ne peut qu’augmenter dans l’avenir. 

Notre refus d’envisager la production et même la prospection du gaz de schiste pourtant présent dans notre sol nous fait choisir volontairement la dépendance au gaz et à son importation. Or l’Europe ne dispose que des sites de production de la Norvège, au maximum de sa production, du Royaume-Uni et des Pays-Bas dont l’ensemble des deux productions est la moitié de celle de la Norvège. L’Union européenne dépend à 48% des importations de gaz russe. Voilà de quoi faire réfléchir sur notre suivisme des Etats-Unis dans la désignation de la Russie comme « ennemi numéro un » ! La stratégie d’approvisionnement de l’Union Européenne doit donc reposer sur une diversification de son portefeuille de fournisseurs afin de réduire sa dépendance aux pays exportateurs. C’est là que Donald Trump joue sa carte du gaz de schiste et essaie de séduire les pays de l’Est entre autres. Mais le gaz russe est déjà 20% moins cher que celui de tous les autres pays et le gaz de schiste est encore plus onéreux malgré les progrès techniques.

Il appartient donc aux États-Unis d’accentuer la méfiance sur notre voisin russe, non seulement pour des raisons militaires d’encadrement de ce pays par l’OTAN mais pour diminuer la dépendance de l’UE à l’importation du gaz russe. « L’indépendance n’a pas de prix » peut faire valoir Trump pour justifier la récupération d’un pourcentage de fourniture de gaz au détriment de la Russie. Il faut bien comprendre que la stratégie étasunienne est essentiellement basée sur la création de conditions empêchant tout rapprochement de l’Europe, et à fortiori de l’UE, vers la Russie. En effet ces deux entités sont géographiquement et économiquement faites pour s’entendre.

C’est la grande peur des États-Unis de voir se créer un bloc eurasiatique qui échapperait à leur contrôle et qui pourrait être indépendant sur le plan militaire et économique. La Russie dispose de richesses naturelles considérables. Elle prend la première place dans le monde par ses stocks du gaz (32 % des stocks mondiaux, 30 % de la production mondiale), la deuxième place par son niveau de la production de pétrole (10 % de la production mondiale), la troisième place par ses stocks de charbon (22 bassins houillers, 115 gisements, y compris en Russie européenne avec près de 15,6 %, en Sibérie - 66,8 %, sur l'Extrême-Orient - 12,9 %, sur l'Oural - 4,3 %). Par ses stocks de minerais de fer la Russie prend aussi la première place, de l'étain - deuxième, du plomb - troisième. Aussi la Russie prend la position dominante mondiale de l’approvisionnement en bois. 

Les sanctions contre la Russie ont forcé celle-ci à augmenter son indépendance vis-à-vis des produits importés de l’UE, et elles ne produisent plus guère d’effet grave sur l’économie russe, alors que l’impact sur les exportations européennes, en particulier agricoles, est toujours aussi handicapant. En accord avec la Chine, la Russie prend des dispositions pour s’isoler de la Banque mondiale d’investissement, du FMI, et de tout ce qui pourrait la rendre dépendante du monde occidental. Les sanctions ne sont plus qu’une posture de l’UE et de la France justifiant notre appartenance au monde occidental régenté par les États-Unis. Si leur efficacité tend vers zéro, notre dépendance à la Russie, en particulier pour le gaz, n’a pas faibli. Malgré les tensions politiques avec la Russie, l’Europe ne peut échapper au gaz russe, car la Norvège et l’Algérie, les autres gros fournisseurs, ne peuvent produire plus, sauf à se tourner vers le gaz de schiste américain.

La Russie s’affirme de plus en plus comme le premier fournisseur de gaz de l’Eurasie. Elle vient d’ailleurs d’inaugurer, hier 7 décembre, le site gazier arctique de Yamal en Sibérie. La première cargaison de gaz naturel liquéfié (GNL) quitte ce vendredi 8 décembre la péninsule de Yamal en Sibérie à bord du méthanier brise-glace « Christophe-de-Margerie », du nom de l'ancien patron de Total. L’usine de liquéfaction associée va produire à terme 16 millions et demi de tonnes de GNL par an. Mais le plus cocasse est le montage financier. L’investissement est de 27 milliards de dollars porté par le groupe privé russe Novatek à 50%, le français Total, 20%, et le groupe pétrolier chinois CNPC, 20%. La cohabitation des sanctions votées et aggravées récemment contre la Russie avec un montage économique mêlant la France aux deux ennemis des États-Unis a de quoi laisser rêveur ! Christophe-de-Margerie a payé le prix de la guerre économique. N’oublions pas que par le gazoduc Turkstream, dont le premier tronçon turc a été inauguré en juin dernier, la Russie s’apprête à proposer l’alimentation de l’Europe aussi par le sud. 

Les réticences actuelles de l’UE empêchent la Grèce de disposer de ressources au passage prévu de ce gazoduc. C’est une façon de plus de la maintenir sous dépendance. Les ressources énergétiques et minières sont à la base de la plupart des grands conflits où viennent se mêler des luttes religieuses qui servent de prétexte ou d’allumette. Ceci montre combien la politique française va à l’encontre du simple bon sens en se calfeutrant dans une UE aux ordres d’une oligarchie qui a impulsé la politique américaine jusqu’à Obama et le fait encore avec un énorme carcan sur Trump.  La Russie avec ses richesses naturelles et la Chine avec celles du charbon, mais surtout des Terres rares et du Lithium, tiennent une place incontournable dans la géopolitique mondiale. Ce sont ces pays qui sont complémentaires du continent européen. Que faisons-nous dans cette dépendance mortifère aux États-Unis, qui amorcent leur déclin, et n’en ont pas fini avec les guerres depuis deux siècles ?
 
Non seulement l’UE se prépare au dépeçage 

Par son refus originel de puissance

Mais la France y perd tout 

Pour ne plus pouvoir

Choisir son camp 

Celui de la paix !
 
Claude Trouvé 
08/12/17