jeudi 23 novembre 2017

L’Allemagne va-t-elle poser un problème à l’UE ?



L’échec de la formation du gouvernement allemand après l’arrivée du parti Alternative au Bundestag est un sujet majeur qui n’intéresse pas que les allemands. La France a une grande dépendance économique avec ce pays et elle puise dans la force allemande le fait de continuer à exister sur le plan géopolitique. Avec l’arrivée brutale de 1,1 millions d’immigrés, dont la plupart n’ont que l’apparence de Syriens, l’Allemagne a suscité un rejet important de la population. Sans majorité pour gouverner, la Chancelière allemande Angela Merkel a déploré l'échec des tractations en cours. Et les libéraux du FDP ont constaté, eux aussi, l'échec des discussions pour parvenir à un accord entre la CDU devenue centriste, la CSU bavaroise, plus conservatrice, les Verts et eux-mêmes. Il parait peu probable que les négociations puissent encore aboutir tant les positions des Verts et du parti Libéral sont éloignées. La pomme de discorde tourne autour de l’immigration. Le sujet secondaire est la poursuite du plan énergétique.

L’éventualité de nouvelles élections parlementaires en début d’année 2018 prend de plus en plus de probabilité. C’est le souhait d’Angela Merkel mais le Président veut encore laisser du champ aux discussions. C’est sans doute peine perdue mais la position d’Angela Merkel à la tête de la CDU rend bien incertain le résultat futur pour ce parti. Ses électeurs sont très partagés sur le soutien à la Chancelière et une nouvelle reculade lors des élections n’est pas exclue. Au contraire le parti Alternative, qui a surfé sur le thème de l’immigration a le vent en poupe. C’est sans doute aussi vrai pour le parti Libéral et on voit mal la CSU continuer à baisser encore après sa cuisante défaite. En gros le prochain parlement risque de présenter un visage encore plus différent de celui d’avant les élections de Septembre. La pression sur l’immigration et la politique énergétique, et les renâclements contre l’UE, l’euro et l’OTAN risquent de peser fortement sur la politique allemande. L’UE en sortirait fragilisée et le duo franco-allemand se distendrait si la France maintenait sa politique de l’UE et la course vers le fédéralisme avant tout. 

Si l’Allemagne inquiète toute l’UE par son évolution politique possible, elle inquiète aussi par ses options énergétiques qui risquent de déséquilibrer le réseau européen de distribution de l’électricité. Un déséquilibre entre la demande et l’offre peut conduire au black-out. Le plan énergétique allemand a été poussé par les Verts anti-nucléaires et l’Allemagne s’est engagée à fermer toutes ses centrales nucléaires grâce à la promotion des énergies vertes, les EnRia. Cela supposait qu’au passage, elle fermerait aussi les centrales polluantes au charbon et surtout à lignite. L’Allemagne est en effet un pays beaucoup plus pollueur que la France, laquelle le doit en grande partie à l’énergie nucléaire. Or, s’il ne reste plus que 5 centrales nucléaires allemandes, les centrales à charbon et à lignite sont toujours là. Même si certaines d’entre elles ont été remplacées par des centrales au gaz deux fois moins polluantes, l’énergie thermique et ses nuisances sont toujours présentes et l’Allemagne polluée. Malgré le virage écologique, Mme Merkel a reconnu ne pas pouvoir atteindre les objectifs de réduction du CO2 (- 30 % pour 2020). L’Allemagne commence à comprendre les limites de l’écologie politique…

Que la France soit en tête de classements internationaux devient chose4rare. Pourtant s’il est un domaine dans lequel nous sommes privilégiés, c’est bien celui de la production énergétique. La France produit 5,37 tonnes de CO2 par habitant ; l’Allemagne que l’on dit si vertueuse en termes de transition énergétique, en produit 84% de plus. Seules la Suisse et la Suède, parmi les pays développés, font mieux que la France avec une production respectivement moindre de 13% et 12%. Le point commun entre ces trois pays : une part de la production énergétique issue des centrales nucléaires importante. 33% de la production d’électricité proviennent de centrales nucléaires en Suisse, 42,2% en Suède, 72,3% en France en 2016. Ces trois pays profitent en outre de la force hydraulique à travers de nombreux barrages.


Pire la pollution en CO2 a augmenté depuis 2012 comme on peut le constater sur ce graphique :


Mais si 61% des allemands ne veulent plus payer plus cher leur électricité, même pour les EnRia, c’est parce que le kWh pour un ménage allemand (0.30 euro) est deux fois plus cher que pour un ménage français (0.14 euro) et presque trois fois plus élevé que pour un ménage américain (0.11 euro). Le deal français et américain nucléaire et thermique en est la raison. A contrario les EnRia entraînent des surcoûts. Les trois pays leaders dans les EnRia, Danemark, Allemagne, Espagne sont ceux qui ont le kWh le plus cher alors que la France fait encore partie du groupe des pays ayant le kWh le plus bas. L’Espagne a coupé les subventions aux EnRia et face à l’échec de leurs stratégies tournées vers l’éolien, les dirigeants de l’Allemagne et de l’Australie souhaitent revenir à plus de raison. En Australie, le dernier plan (Clean Energy Target) a été abandonné.
Mais si l’Allemagne présente un danger pour la France sur le plan énergétique c’est que nous sommes tous interconnectés sur le réseau européen de distribution. Son plan énergétique de développement des énergies renouvelables pousse inexorablement à adjoindre des énergies vertes intermittentes et aléatoires aux énergies pilotables. Finalement en Allemagne ce sont les énergies thermiques qui compensent la fermeture des centrales nucléaires et non les EnRia.


La puissance installée allemande est largement supérieure à la consommation et l’Allemagne devient de plus en plus exportatrice, mais exportatrice d’énergies vertes intermittentes et aléatoires qui surgissent ou disparaissent sans rapport avec la demande. Si l’Allemagne continue dans cette voie de disparition du nucléaire et du thermique, elle mettra le réseau européen en grande fragilité en particulier pendant l’hiver et la nuit sans vent. Elle avait déjà 18% de sa production qui était excédentaire en moyenne par rapport à sa consommation en 2015. 

Si la politique énergétique française est infaisable sans développement du nucléaire, la politique allemande l’est à fortiori. Elle ne peut ni continuer à arrêter les centrales nucléaires, ni les centrales thermiques. Sa seule action raisonnable possible est le remplacement des centrales à charbon et à lignite par des centrales au gaz, deux fois moins polluantes en CO2. Pour l’instant elle continue à implanter des EnRia et augmente le risque pour l’Europe au sens large même jusqu’au Maroc d’être l’initiatrice d’un black-out général à partir du moment où elle ne sera plus capable d’assurer sa consommation avec les seules énergies pilotables.

Mais le plan énergétique allemand se heurte à la même difficulté que le plan français, c’est le lien incontournable entre les EnRia et l’énergie thermique. Les tableaux ci-dessous montrent que de 2014 à 2016 le nombre de TWh en EnRia supplémentaires produits (9,7TWh), une fois déduite la compensation de disparition du nucléaire, est du même ordre que l’augmentation de la production thermique (9,4TWh). On retrouve, comme pour la France, que 1 kWh d’EnRia nécessite 1 kWh d’énergie thermique. Cela condamne, en l’absence de moyens de stockage de l’électricité à un coût marginal, l’illusion de faire disparaître les usines thermiques par le développement des EnRia, donc de diminuer la pollution dont le CO2. Pour l’instant l’implantation des énergies vertes augmente indirectement la pollution.

 
L’Allemagne, prédatrice des richesses du pays du Sud de l’UE, devient un pays qui peut s’aventurer dans une politique totalement différente avec un repli sur le pangermanisme plus important qui risque de perturber profondément le mécanisme européen et en précipiter une refonte complète dans l’urgence, ce qui n’est jamais une solution à terme. Mais par ailleurs son plan énergétique est non seulement très dispendieux mais crée un véritable danger dans la sécurité d’approvisionnement électrique en Europe. L’ex-Ministre de l’énergie allemand a estimé à 500 milliards la somme déjà engloutie par l’Allemagne dans les énergies vertes jusqu’en 2015. En dehors des subventions de l’État et entre 2010 et 2015, suite aux investissements dans les énergies renouvelables, les Allemands (ménages et entreprises) ont payé un surcoût de l’ordre de 125Mds d’euros pour leurs factures d’électricité. A bon entendeur salut !

Le plus grand pays de l’UE rentre dans l’instabilité. 

Il menace l’équilibre européen dont la France.

Ses choix sur l’énergie et l’immigration 

S’avèrent désastreux et obèrent

Notre sécurité humaine 

Et énergétique !
 
Claude Trouvé
Ancien conseiller international sur l'énergie
23/11/17